31e Congrès du Comité international d'histoire de l'art - États des lieux

Montréal accueille dès aujourd'hui la crème mondiale des historiens de l'art. Le 31e congrès du Comité international d'histoire de l'art (CIHA) se tient jusqu'à samedi au Palais des congrès. Plus de deux cents communications des quatre coins du globe fournissent au programme son contenu. Sa thématique, elle, centrée sur la notion de territoire, épouse certains des grands axes de l'histoire de l'art telle qu'elle est pratiquée aujourd'hui.

Tenus tous les quatre ans, sorte d'olympiques de l'histoire de l'art, les congrès du CIHA participent d'une tradition qui remonte au XIXe siècle. Le thème de cette année, Sites et territoires de l'histoire, couvre un pan à ce point large des sujets et des méthodes de l'histoire de l'art qu'il semble, pour reprendre la devise du Canada, s'étendre d'un océan à l'autre de la discipline. Qui plus est, il donne le ton à ce champ de la recherche en science humaine qui tente de se définir depuis une centaine d'années à peine. D'où la nécessité de se remettre en question et d'examiner sa propre histoire.

Le comité d'organisation de l'actuel congrès s'était penché, au tout début de l'organisation sur une problématique qui résonne parfaitement avec l'histoire du pays, soit l'idée de l'espace. Il a toutefois fallu être plus tranchant. Pour faire suite au thème du temps, retenu il y a quatre ans à Londres, ce thème tente de considérer de façon critique «les liens que la production artistique et la discipline ont eus avec le lieu d'où elles ont émergé», explique Nicole Dubreuil, vice-doyenne à la Faculté des études supérieures de l'Université de Montréal et organisatrice en chef de ce congrès.

Un des aspects traités concerne la manière avec laquelle l'histoire de l'art a souvent été mêlée à l'établissement d'identités nationales, «un gros os critique», assure l'historienne de l'art, au moment où des nations émergent sur le plan de la création artistique et qu'elles se demandent si elles vont copier ou non le modèle des grands. Au programme, donc, les divers nationalismes et les principes de leur constitution.

Pour ce qui est des oeuvres d'art en tant que telles, deux questions importantes seront soulevées par les congressistes, celle du contexte dans lequel les oeuvres sont créées — l'espace de l'atelier de l'artiste est notamment examiné —, comme celle du musée ou de l'espace d'exposition, qui détermine largement la manière dont les oeuvres sont regardées. Il s'agit là d'un des nombreux lieux et territoires qui seront arpentés lors des journées d'étude.

Le CIHA

Corps savant, le CIHA est un bureau, qui possède des liens avec des représentants nationaux. 31 nations sont répertoriées, comme l'Amérique latine, le Japon et l'Australie, qui recevra le prochain congrès. Les chercheurs qui viennent rendre compte de leurs travaux sont le plus souvent reliés à des instituts de recherche, comme le Max-Planck Institut de Rome, qui envoie cette année quelques-uns de ses érudits.

Le CIHA s'est engagé fermement sur la voie de la modernité, se tournant vers l'histoire sociale, les gender et visual studies et les études post-coloniales. Les iconographes classiques et ceux pour qui l'histoire de l'art se réduit à l'étude d'une succession de styles artistiques en prennent pour leur rhume. Avec son objet singulier qu'est l'art et sa culturel, l'histoire de l'art a pu «en arrière-plan» prendre un virage anthropologique.

Les communications prennent de nouveaux noms, qui ne sont plus, par exemple, La Renaissance italienne. Il ne faudra pas se surprendre de lire que l'histoire de l'art s'intéresse plus largement, pour reprendre le titre d'une des communications, aux Métropoles et à leur manière d'attirer sur elles l'attention, ou encore aux Invasions territoriales où l'on voit l'art abordé comme instrument de pouvoir. Aussi l'art peut-il avoir une fonction politique en rapport avec le lieu dans lequel il est produit ou diffusé, et ce, bien qu'il soit encore victime du fantasme tenace voulant qu'il soit un symbole universel.

Européenne et anglophone

Cousine ancienne de l'archéologie, l'histoire de l'art est encore fondamentalement européenne. Par contre, sa langue est largement l'anglais. «La discipline parle anglais pas mal fort. C'est une question de force professionnelle», confie Nicole Dubreuil. Plus de 500 propositions de communications ont été acheminées aux responsables scientifiques: seulement 200 ont été retenues. Les travaux se dérouleront dans les cinq langues officielles reconnues par le CIHA: l'anglais, le français, l'allemand, l'italien et depuis peu l'espagnol, et sans traduction simultanée s'il vous plaît.

Le français se parle beaucoup cette année, ce qu'il faut mettre sur le compte des attraits de la ville. «Il nous arrive des nouveaux penseurs de l'Amérique latine, notamment du Mexique. Et vu les situations dans lesquelles ils se sont retrouvés, ils sont très capables de discuter de la déconstruction des nationalismes et du colonialisme. Ils sont ce qu'on aurait jadis considéré comme de la marge, mais ce n'est plus la marge. Ils sont hyper-actifs et profitent d'une bonne visibilité.»

En plus de donner une belle part à l'art actuel, avis aux intéressés, le congrès donne l'occasion au plus grand nombre de voir des historiens de l'art du monde entier, et de saisir les diverses manières et objets qui motivent la discipline dans chacun des territoires qu'elle occupe. On entendra parler d'art au gré de toutes les ramifications que permettent les particularités locales. Pour sa part, Rangihiroa Panoho un historien maori, chargé de cours à l'Université d'Auckland en Nouvelle-Zélande, proposera une conférence au titre hautement politique, Letting the Trojan Horse in: The Courting of Post-Modernism in Maori Art.

«C'est un témoignage de tous les patrimoines, résume Mme Dubreuil. Avec ce que gérer du patrimoine a d'implications, d'engagements et de dimensions politiques et idéologiques. En histoire de l'art, on ne retrouve pas cela en dehors du CIHA.»