Le silence est d’or

Dans «Mes histoires courent, courent», c’est l’artiste Shahla Bahrami qui vole la vedette. Les petits tissages intitulés «Tapis persan» (2017-2021) sont portés par les mots (en farsi) et un rapport trouble à l’expression.
Photo: Pierre-François Ouellette art contemporain Dans «Mes histoires courent, courent», c’est l’artiste Shahla Bahrami qui vole la vedette. Les petits tissages intitulés «Tapis persan» (2017-2021) sont portés par les mots (en farsi) et un rapport trouble à l’expression.

Des questions délicates et complexes sont au cœur de cette exposition réunissant trois artistes d’origine iranienne. De manière plus poétique que littérale, les œuvres abordent la censure, l’intégrisme religieux, la perte de repères culturels. Elles découlent, somme toute, d’un rapport à la création très intime, lié au geste, à l’écriture et à la mémoire.

L’exposition Mes histoires courent, courent est faite de récits, bien que les formes abstraites ou parfois illisibles (même si vous lisez le farsi) dominent. Shahla Bahrami, Shabnam K. Ghazi et Leila Zelli, les artistes réunies à la galerie Pierre-François Ouellette art contemporain (PFOAC), y mettent beaucoup de leur propre vie (expériences, souvenirs, objets) pour raconter des états d’âme potentiellement universels.

C’est un cumul de circonstances qui a mené le galeriste à réunir ces trois femmes dont le seul point commun était, jusque-là, d’avoir immigré au Canada — elles ne se connaissaient pas. L’expo prend son origine dans une invitation lancée à Marie-Jeanne Musiol, artiste représentée par PFOAC depuis longtemps, à faire découvrir un ou une collègue.

Photo: Pierre-François Ouellette art contemporain Leila Zelli, «Les paysages sacrés», 2018

Au bout de leurs discussions, ce ne sont pas un, mais trois artistes qui ont été mises en avant, même si l’une d’elles, Leila Zelli, n’est plus tout à fait une découverte depuis 2019 et son exposition de fin de maîtrise à la galerie de l’UQAM. Son travail autour de l’image et son regard féministe décortiquant des référents culturels lui valent déjà beaucoup d’estime et des prix. L’expo présente Les paysages sacrés (2018), une série de diptyques associant religion et guerre, souvenirs personnels et patrimoine en déroute.

Thés politiques

Dans Mes histoires courent, courent, c’est cependant Shahla Bahrami qui vole la vedette. Les deux séries que propose l’artiste d’Ottawa, travailleuse culturelle et militante franco-ontarienne — elle dirige le centre d’artistes Voix visuelle, qu’elle a cofondé —, parlent avec force de censure, d’autocensure aussi.

Les petits tissages intitulés Tapis persan (2017-2021) et les photos de Je mange ma langue (2021) sont portés par les mots (en farsi) et un rapport trouble à l’expression. Le résultat est fort différent cependant.

Photo: Pierre-François Ouellette art contemporain Shahla Bahrami, «Âssâyésché do gity | Le confort de deux univers», 2021

Fragiles assemblages de papiers découpés réunissant des textes censurés, les premiers prennent l’apparence d’artéfacts. À la fois composition géométrique, car mis en évidence par le motif de la grille, et objet irrégulier, comme arraché de son support, chaque Tapis persan est unique, même s’il est issu du même procédé manuel. L’expression gestuelle prend ici la place, ou le relais, de l’expression verbale.

Avec la série Je mange ma langue, mises en scène photographiques soignées, Shahla Bahrami se montre plus incisive, tout en étant plus poétique. Chaque image associe un élément culinaire ou lié à la consommation (feuilles de laurier, graines de coriandre, sachets de thé ou… bouchons de bière) à des phrases, dictons ou extraits de poèmes.

Entre deux états, l’intériorisation et l’extériorisation, entre la boîte entrouverte de l’image Des riens et quelques vides et le pot renversé livrant ses bouchons dans Cent vingt-trois, la parole apparaît hésitante, accidentelle. Elle est aussi opprimée sous l’effet d’un mortier — l’œuvre Art et artiste. Foncièrement politique, telle une forte charge contre les régimes totalitaires, cette série fait de l’acte de se nourrir un geste d’autocensure. Le salut tient dans le silence.

 
Photo: Pierre-François Ouellette art contemporain Shabnam K. Ghazi, «Yarn», 2018

« Si la parole prend la forme d’une ouverture, d’un don, d’une extraction de soi, manger est au contraire le mouvement d’un retour à soi, d’une compression, d’une disparition dans la chair, écrit l’artiste dans son texte de présentation. Différentes cultures ou croyances associent par des rituels ces deux éléments où l’acte d’avaler les mots est porteur de pouvoir. »

La manière de se taire, ou de cacher ses mots, son expressivité, ses idées, passe chez Shabnam K. Ghazi par un rituel d’écriture traditionnel. L’artiste torontoise reprend la calligraphie persane Siyah Mashq (littéralement « pratique noire ») pour couvrir entièrement une page en écrivant ses souvenirs dans tous les sens.

L’exercice de mémoire, devenu une abstraction, prend la forme de tapis (l’œuvre Gabbeh, 2018) ou, ce qui est encore plus impressionnant, d’une série de sphères de papier (Yarn, 2018). Celles-ci font penser aux célèbres Thick Paintings d’Eric Cameron, où l’artiste de Calgary recouvrait sous des tonnes de couches de gesso des articles de son quotidien.

À la manière du cinéma d’auteur iranien, le trio d’artistes réuni par PFOAC s’exprime par un lot métaphores politiques. Le geste et l’engagement personnels sont à la base d’œuvres qui, au demeurant, captivent le regard.

Mes histoires courent, courent: Shahla Bahrami, Shabnam K. Ghazi, Leila Zelli

À la galerie Pierre-François Ouellette art contemporain, jusqu’au 14 août

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