Annie France Leclerc imagine un boisé urbain transformateur

L’artiste Annie France Leclerc photographiée lors d’une performance captée en vidéo au parc du Boisé-de-Saint-Sulpice, dans le cadre de son exposition à la Galerie de l’UQAM: «Par-delà la forêt se trouve un jardin». Elle déracine des plantes sauvages telles le millepertuis et la tanaisie, puis, après avoir coupé les phragmites envahissantes, replante les autres, dans l’espoir qu’elles prennent le dessus.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’artiste Annie France Leclerc photographiée lors d’une performance captée en vidéo au parc du Boisé-de-Saint-Sulpice, dans le cadre de son exposition à la Galerie de l’UQAM: «Par-delà la forêt se trouve un jardin». Elle déracine des plantes sauvages telles le millepertuis et la tanaisie, puis, après avoir coupé les phragmites envahissantes, replante les autres, dans l’espoir qu’elles prennent le dessus.

Pour Annie France Leclerc, l’exercice de la maîtrise en arts visuels dont elle présente les résultats à la Galerie de l’UQAM l’aura menée hors des sentiers qui lui étaient familiers. L’artiste d’abord formée en photographie au cégep de Matane et à Concordia optait pour une approche documentaire contemplative quand sa rencontre avec le parc du Boisé-de-Saint-Sulpice lui a imposé un virage. « J’avais commencé à approcher le boisé avec la photo qui était mon outil principal, mon seul outil. Je me sentais juste incapable de communiquer ce que je voulais avec la photographie. J’étais limitée avec le cadre, avec le fait que c’est une image en deux dimensions. J’avais envie de partager des parties d’expériences sensibles, le toucher, l’ouïe, des choses que je ressentais, puis d’aller au-delà d’une encyclopédie visuelle des phénomènes, des plantes que je voyais. », raconte l’artiste en regardant autour d’elle.

Il allait de soi de la retrouver dans ce lieu si déterminant. Le site est un vestige du Domaine Saint-Sulpice établi en 1663, un petit bijou de sept hectares enclavés entre le collège Ahuntsic et le complexe sportif Claude-Robillard, qu’Annie France Leclerc a découvert par hasard et qu’elle fréquente assidument depuis 2018, l’élisant comme refuge et lieu d’exploration. Elle évoque des performances qu’elle y a tenues et une cartographie personnelle des lieux désignant les arbres et les plantes. En marge du sentier où nous marchons, elle pointe et identifie avec assurance la grande chélidoine et l’alliaire officinale qui s’entremêlent. « Fais attention à l’herbe à puce ! » prévient-elle.

Elle y est proliférante, ainsi que d’autres plantes, menaçant la biodiversité de ce boisé urbain qui, malgré sa petitesse, est une halte clé pour plusieurs oiseaux migratoires, et un sanctuaire pour des végétaux indigènes, comme la sanguinaire du Canada. Au fil de ses visites, Annie France Leclerc a fait des plantes envahissantes le ferment de son travail, sous la forme d’encre et de teinture, les révélant sous des dehors plus favorables et méconnus, aux vertus parfois médicinales. Elle a pris au site et transfiguré que ce qui lui était de trop.

Indices tangibles

Dans la petite salle de la galerie, son exposition égrène les indices tangibles de ses contacts répétés avec cette nature apprivoisée. Des tissus de soie et de coton découpent l’espace, des pans légers aux teintes de vert, de jaune et de rose tendres qui esquissent un parcours ponctué d’une encre sur papier et d’un petit hôtel inventé où s’organisent des baies de sumac, un bain de teinture et des coquilles d’escargot. Les procédés retiennent de la photo. « La teinture, explique l’artiste, c’est comme la prise d’une empreinte, la capture du réel, le transfert de la plante, c’est la trace de la plante qui apparaît, c’est ce que la plante me donne qui apparaît sur le tissu. »

Le rapport à l’ombre et à la lumière importe aussi, pour sécher les plantes et préserver les couleurs sur les tissus. Ces techniques, elle les a apprises en faisant des recherches et en glanant les savoir-faire développés par d’autres, comme l’horticultrice-teinturière Myriam Rochon qui a partagé avec elle des trucs et des surplus d’oseille et d’armoise.

La lenteur d’exécution est un autre aspect apprécié par l’artiste, encore éprise de photographie. Sur le mur, tel un mirage, apparaît dans un boîtier lumineux l’image de l’étang du boisé obtenue par sténopé. Une image bucolique qui tranche avec celle plus loin. Dans une vidéo, on voit l’artiste s’évertuant à extraire quelques plants de phragmites. Le plan filmé dont la durée pourra sembler interminable est évocateur des efforts vains pour déloger cet indésirable qui abonde aux abords des autoroutes. Dans l’exposition, Annie France Leclerc explicite son projet dans deux lettres qu’elle adresse à son amie, la biologiste Alice Roy-Bolduc, intégrant ainsi une dimension scientifique et factuelle à la part inventée. Parmi les espèces envahissantes, apprend-on, le nerprun semble avec ses toxines le plus redoutable.

L’artiste au travail

Alors que l’artiste s’est fait du nerprun un allié — lui donnant du vert, du jaune, du brun doré et du bleu —, le Comité écologique du Grand Montréal, lui, lutte sans relâche contre sa présence dans le boisé. Cet usage complémentaire des lieux pourrait, qui sait, faire modèle, un exemple de réciprocité entre les êtres vivants. Chose certaine, l’artiste pense pouvoir changer les choses. « [Ce projet] m’a amenée à prendre conscience que je peux avoir un impact et que je peux aussi sensibiliser les gens à certaines choses. » En témoigne aussi l’action posée dans la friche adjacente au boisé. Après en avoir extrait une partie du phragmite, elle y transplante de la monarde, du millepertuis et de la tanaisie, des espèces compétitrices pouvant consolider son geste.

Il lui importe de choyer ce parc qui lui est salvateur depuis des années et qui, pendant la pandémie, « a joué le rôle de pansement puis de lieu de repère ». Cette attention lui vient de son enfance, vécue à Sainte-Blandine, au Bas-Saint-Laurent, dans un environnement forestier et agricole valorisé par sa mère. « Je lui dois le désir d’identifier les plantes, la curiosité envers le milieu naturel, de reconnaître ce qui m’entoure, de comprendre la fonction des usages. Il y a le côté du jardin aussi qui vient de ma mère et de ma grand-mère qui ont toujours eu des grands jardins, qui m’ont appris à prendre soin des plantes. »

L’artiste salue aussi au passage feu Daniel Ducharme qui, avec son comité citoyen, a contribué à faire de cet îlot de verdure un milieu naturel protégé à perpétuité. Ce legs pour les générations futures demeure toutefois fragile, appelle une vigilance soutenue. Même si Annie France Leclerc a d’autres projets en vue, notamment au 3e Impérial à Granby, et qu’elle rêve de sites plus sauvages, elle s’imagine mal ne plus revenir dans ce boisé urbain où elle aura passé de la contemplation à l’action.

Le centre Bang s’offre une forêt

La forêt de plus en plus prisée par les artistes ? En devenant le propriétaire d’une forêt, le centre d’art actuel Bang compte bien répondre à ce besoin. Le centre d’artistes basé à Chicoutimi a récemment annoncé avoir fait l’acquisition de 150 acres de terre forestière, dans le but de « créer un lieu unique pour les artistes, l’art et l’expérimentation intersectorielle ». Alors que tout reste à faire, le projet en fait déjà rêver plusieurs sur les façons de faire rimer recherche-création, conscientisation et développement durable.

Par-delà la forêt se trouve un jardin

D’Annie France Leclerc. À la Galerie de l’UQAM, 1400, rue Berri JR-205. Ouvert du mercredi au vendredi, de 12 h à 18 h. Sur réservation jusqu’au 17 juillet.



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