Entretien avec Bernard Tschumi, architecte du futur musée de l'Acropole d'Athènes - «L'importance de la frise du Parthénon pour la Grèce justifie ce nouveau musée»

Hérissée de grues et d'échafaudages, Athènes aborde la dernière ligne droite dans sa course contre la montre pour l'accueil des Jeux olympiques. Un seul chantier architectural accuse un retard si colossal qu'il a abandonné la course: celui du musée de l'Acropole, dessiné par le Français Bernard Tschumi.

Le projet devait pourtant profiter du symbole des Jeux pour remplir une mission plus diplomatique que culturelle: doter Athènes d'un écrin de qualité pour obtenir enfin la restitution par la Grande-Bretagne des marbres d'Elgin, ces frises du Parthénon emportées à Londres en 1806 par Lord Elgin et conservées depuis au British Museum. Mais la construction de ce temple d'architecture contemporaine au pied de l'Acropole a fait l'objet en Grèce d'une violente campagne d'opposition.

L'architecte, auteur du parc de La Villette, à Paris, et du Studio national des arts contemporains du Fresnoy, à Tourcoing, fait le point sur ce projet sensible.

Le musée de l'Acropole, qui devait ouvrir pour les Jeux olympiques, en est encore aux fondations. Que s'est-il passé?

«J'ai été lauréat du concours parmi quinze candidats en 2001. Les organisateurs s'y prenaient déjà un peu tard pour que le bâtiment soit livré pour les Jeux olympiques. Nous avons commencé à travailler à toute allure, en suivant exactement le planning prévu. Mais, entre-temps, est intervenu tout un imbroglio juridique local, lié à la présence sur le site de vestiges archéologiques que nous intégrons dans le musée en le construisant sur pilotis. J'ai passé des journées entières avec des archéologues, négociant l'emplacement de chacune des colonnes parmi les ruines!

«L'opposition au musée a pris des proportions gigantesques: il y a eu une centaine d'actions en justice, le conflit a été porté devant la Cour suprême. Quand Costas Caramanlis a été nommé premier ministre, au mois de mars, on se demandait ce que le musée allait devenir, tant il était devenu un enjeu électoral. Or, quinze jours après les résultats des élections législatives, la Cour suprême a débouté les opposants au projet et M. Caramanlis a annoncé que le musée serait construit comme prévu.»

On vous a reproché d'«insulter» le Parthénon en lui donnant un voisin contemporain. Comment avez-vous pensé la relation entre les deux édifices?

«Ma vision est celle d'une ville toujours en évolution. Le musée n'est pas sur le site sacré de l'Acropole, il est à la lisière de la ville, faite de différentes époques qui se superposent. Il y a bien sûr une relation du regard entre l'Acropole et le musée. Mais c'est le musée qui regarde vers l'Acropole, et non l'inverse.

«Des adversaires du projet ont estimé qu'il aurait fallu édifier un bâtiment avec des colonnes doriques, des frontons. Devant l'extraordinaire perfection du Parthénon, construire une pâle copie n'aurait eu aucun sens. J'ai donc cherché à travailler dans une pureté presque mathématique, comme celle du Parthénon. Seuls trois matériaux sont utilisés: le béton brut, le verre et le marbre local. De manière minimaliste, avec la plus grande sobriété possible pour ne pas établir de concurrence entre le Parthénon et nous, j'ai voulu, de façon contemporaine, être aussi précis et pur qu'avait pu l'être le Parthénon il y a 2500 ans.»

Ce musée est un projet très politique, vous êtes censé convaincre les Britanniques de restituer les frises du Parthénon. L'architecture peut-elle être une arme diplomatique?

«Cela arrive parfois... Il faut bien sûr que l'architecte soit un peu convaincu de la justesse des arguments de ses commanditaires. L'importance symbolique de ces frises pour la Grèce justifie qu'un musée soit construit pour que les marbres soient rapatriés à Athènes. Comme je passe beaucoup de temps dans le monde anglo-saxon, j'ai pris part à la polémique autour des marbres d'Elgin de vive voix, même avec Neil MacGregor, le directeur du British Museum. Tout se passe de manière très polie, chacun campant sur ses positions.»

Cela signifie que l'objectif affecté à votre musée n'est pas encore rempli?

«L'objectif qui lui est affecté, c'est d'abord d'être construit. Une fois que ce sera fait, je n'ai pas de doute que les marbres reviendront en Grèce.»

Vous construisez ce musée dans un contexte d'intense création architecturale à Athènes, à l'occasion des Jeux olympiques. Quelle impression la ville vous a-t-elle faite?

«Au-delà des Jeux olympiques, je vois les changements à l'oeuvre à Athènes comme le signe d'une volonté farouche des Grecs d'entrer dans l'Europe moderne. Ça se fait, bien sûr, avec des soubresauts. C'est une période de transition qui n'est pas simple pour eux. Le musée de l'Acropole peut être un symbole de cette entrée dans la période contemporaine, tout en étant respectueux du contexte culturel de cette partie de monde qui a été souvent saccagée, y compris par les Grecs eux-mêmes.»