Les artistes étrangers de moins en moins bienvenus

Le comédien Ariel Ifergan en répétition par Zoom avec Mohammad Attar, Omar Abusaada et Bissane Al Charif afin de préparer Alep, portrait d’une absence.
MARIE-FRANCE COALLIER Le Devoir Le comédien Ariel Ifergan en répétition par Zoom avec Mohammad Attar, Omar Abusaada et Bissane Al Charif afin de préparer Alep, portrait d’une absence.

Alors que le Festival TransAmériques (FTA) débute mercredi à Montréal, son directeur artistique, Martin Faucher, pose un constat, vécu déjà par d’autres festivals : il est de plus en plus difficile d’obtenir des permis de travail ou des visas pour les artistes étrangers qui viennent jouer ici.

« Ça commence à se dire, dans les cercles des festivals et des agents d’artistes internationaux, que le Canada peut être hostile à l’accueil d’artistes dans certains cas. Il y a une réputation de pays difficile qui est en train de se construire », se désole M. Faucher en entrevue.

Cette année, le FTA souhaitait commémorer les dix ans de la guerre syrienne, en faisant venir Alep. Portrait d’une absence. Les co-créateurs et metteurs en scène Omar Abusaada et Mohammad Al Attar devaient venir au Québec travailler avec des comédiens québécois, qui auraient porté des souvenirs d’Alep recueillis auprès de citoyens de là-bas. Des mots et la réalité de Syriens dans la bouche d’interprètes québécois, pour les oreilles des spectateurs d’ici. « Ç’aurait été fantastique d’avoir ces deux artistes ici. C’est une occasion humaine ratée. C’est d’une grande tristesse », estime M. Faucher.

Lors de sa dernière édition en 2019, avant la pandémie, le FTA avait soulevé déjà sa difficulté : sur 14 visas demandés, 7 avaient posé problème. Cette année, le festival a une édition presque entièrement nationale, à cause des restrictions sanitaires que l’on sait. « Dans ce cadre-là, on a décidé de ne pas inviter 60 artistes venant de partout. Le chemin qui restait possible, explique le directeur général David Lavoie, c’était de solliciter des permis de travail, plutôt que des visas. C’est plus lourd, on a dû aller chercher le soutien d’avocats spécialisés pour le faire. Et malgré ça, on a échoué. »

Un lieu d’échange

« On n’avait que deux demandes, poursuit M. Lavoie, pour les deux Syriens, qui avaient déjà reçu l’an dernier leurs visas, mais qui ne sont pas venus alors à cause de la pandémie. » Omar Abusaada, de Damas, a reçu sa réponse, positive, deux jours trop tard, après l’échéance de son billet d’avion. Mohammad Al Attar, qui habite Berlin, « a son dossier stucké sur un bureau quelque part à Edmonton, pour lequel on n’a pas de réponse encore, même si pour nous il est trop tard maintenant pour faire venir l’artiste », déplore M. Lavoie.

Pourtant, ces deux artistes « ont été joués au Festival d’Avignon, à la Comédie de Genève, à la Volksbühne de Berlin. Ce sont des gens qui ont un parcours imposant, qui ont tourné, qui sont retournés après chaque spectacle dans leur pays, qui n’ont pas commis de bévue. Donc quelque chose ne fonctionne pas ici dans la façon dont on étudie les dossiers d’artistes », estime Martin  Faucher.

Résultat : les comédiens d’ici travaillent par Zoom avec les metteurs en scène. « Techniquement, dans l’absolu, on pourrait faire des shows par fax, hein, ce serait possible, ironise M. Faucher. Mais la part humaine est fragilisée. Un festival, c’est aussi un lieu d’échange. »

Cochez oui, cochez non

Le Festival Nuits d’Afrique, qui était aussi un habitué de ces problèmes de visas, n’a pas invité d’artistes internationaux depuis le début de la pandémie, mentionne la directrice des communications Micheline Rouette, et a donc évité ces problèmes. « La programmation du 35e anniversaire fait appel aux artistes d’ici pour les soirées présentées en salle et devant public. Pour la présence d’artistes internationaux, nous avons prévu deux webdiffusions : la soirée d’ouverture et la soirée de clôture. »

Au Festival du monde arabe (FMA), « on a ce problème régulièrement avec les artistes, surtout dans le régime arabe, qui n’ont pas de résidences ailleurs ou d’autres nationalités. Même de grands noms ont vu leurs visas refusés ; et même des artistes qui étaient déjà venus au Canada », indique la directrice des communications Emily Awad.

En 2019, pour le spectacle de clôture, une artiste tunisienne a vu son visa être refusé. « Et l’année suivante, il a été accepté, mais elle n’a pas pu venir à cause de la pandémie. » Pourquoi une fois non, une fois oui ? Mystère. « Je pense que le gouvernement fédéral croit que les artistes vont vouloir rester parce qu’il estime que leurs pays n’ont pas l’essor économique du Canada. Peut-être qu’ils croient que tous là-bas aspirent à l’immigration. » Depuis les dix ans qu’elle travaille au FMA, Mme Awad a vu un seul artiste profiter de son passage pour faire une demande d’immigration, en suivant toutes les démarches juridiques. Depuis 21 ans, de 30 à 40 artistes étrangers passent chaque année au FMA.

Bureaucratie

Au FTA, combien d’artistes étrangers ont-ils été reçus au fil du temps ? Les deux directeurs ouvrent grand les yeux. « 1000 ? Avec les techniciens, plus de 2000 ? » Aucun n’en a profité pour rester. « Si on veut une réciprocité d’échange, si on veut développer des liens de collaboration avec ces pays-là », que plusieurs jugent comme les publics émergents, « il faut qu’on soit accueillant », estime David Lavoie. « Si le Canada n’est pas capable de s’ouvrir, peut-on s’attendre vraiment que de l’autre côté de l’océan, ils s’intéressent à développer la circulation de nos spectacles ? »

Selon M. Lavoie, le problème serait purement bureaucratique. « Le politique est extrêmement actif, dit-il. Quand on a voulu il y a deux ans avoir un soutien du premier ministre, on l’a eu. Et de Patrimoine canadien. » Même son de cloche du côté du FMA. « Mais le politique ne peut pas s’immiscer dans les processus administratifs des fonctionnaires. Il y a là une zone très protégée, et on en comprend les enjeux de sécurité », relève Emily Awad.

Patrimoine canadien, l’Agence des services frontaliers et Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada, responsable de la délivrance des visas et des permis de travail, n’ont pu répondre aux questions du Devoir avant l’heure de tombée.

 

Le FTA, semaine 1 : les choix du Devoir

Un projet radio qui s’incarne sur scène ? Alaapi, du collectif du même nom, entre dans l’intimité d’une génération de femmes inuites. À la Maison Théâtre, du 26 au 29 mai Au sein du collectif CHA, l’éclairagiste Paul Chambers avait cosigné en 2019 le délicieux Night Owls. Il est cette fois en solo avec Phosphos, qui forge une coquille d’expérience pour un spectateur. À l’édifice Wilder, du 26 mai au 5 juin

 

On aime suivre la chorégraphe Katie Ward, son intelligence formelle, sa recherche de liens vrais avec les spectateurs. À La Chapelle, elle présente Anything Whatsoever, du 27 mai au 2 juin

 

Une artiste d’ailleurs en ces temps de frontières fermées, c’est denrée rare. Et le projet de destruction et de reconstruction d’objets par le spectateur qu’est Worktable, de Kate McIntosh, laisse penser qu’on pourra peut-être y transcender un peu des colères pandémiques cumulées, pour ceux qui en ont. Du 27 mai au 10 juin

 

Toutes ces suggestions sont en théâtre.



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