Une norme plus «queer» que ce que le discours officiel prétend, montre Lorenza Böttner

Lorenza Böttner, sans titre, sans date, crayon pastel sur papier
Illustration: Lorenza Böttner Lorenza Böttner, sans titre, sans date, crayon pastel sur papier

Comment déconstruire le modèle binaire homme-femme qui structure la représentation des identités sexuelles ? La question est d’importance, d’autant qu’elle a donné lieu à des attitudes contre-productives et même fausses quant à la réalité de l’histoire. On a souvent eu tendance à souligner comment l’histoire, l’histoire de l’art et les arts ont été absolument dominés, officiellement et officieusement, par des hommes blancs hétéros aux comportements « straights ». Ce faisant, on a la plupart du temps renforcé une certaine idée du pouvoir plutôt que de la fragiliser.

Si nous nous concentrons juste sur l’histoire de l’art, on se rendra vite compte que la situation fut plus complexe. Par exemple, le rôle joué par des artistes gais ou queers dans le pop-art et l’attitude de mimicking opérée par ceux-ci n’ont pas encore été vraiment analysés. Ce phénomène a été signalé pour Warhol, mais il faudrait aussi parler de Lichstenstein, de Johns, de Rauschenberg…

Dans cet esprit, la présentation de l’œuvre de l’artiste chilienne et allemande Lorenza Böttner (1959-1994) est particulièrement importante. Le commissaire et philosophe Paul B. Preciado nous propose ici une redécouverte qui permettra de relire l’histoire de l’art récente. Auteur et philosophe, Preciado est entre autres connu pour son essai Testo junkie. Sexe, drogue et biopolitique, où il remettait en question la notion conventionnelle du genre, le fait d’avoir une identité sexuelle fixe et naturelle.

Né avec des organes génitaux féminins et se présentant maintenant comme homme, il a défendu le fait que nous n’avons pas à normaliser notre genre. Lors de la documenta 14 de Cassel, en 2017, événement où il était chargé des programmes publics, Preciado a permis de voir l’art de Böttner, une artiste hors catégories.

De la nature paradoxalede la norme

Née Ernst Lorenz Böttner, elle fut amputée très jeune de ses bras à la suite d’une électrocution subie alors qu’elle grimpait sur un pylône électrique. Refusant l’usage de prothèses, elle apprit à se servir de ses pieds et de sa bouche pour dessiner et peindre. Mais elle développa aussi une activité en danse et en performance. Son art multiforme ne correspondait pas aux catégories de l’art des années 1970, où la figuration était encore rejetée et où le milieu de l’art continuait de croire en une spécificité des moyens d’expression.

Prenant comme modèle sa propre situation de transgenre, elle sut créer une œuvre multiforme, traitant de la notion de métamorphose, sans aucune barrière entre ses désirs artistiques. Elle a su aussi nous proposer une relecture des liens entre l’histoire du beau en art et notre idée de labeauté physique. Elle s’appropria entre autres le modèle de la Vénus de Milo, se représentant comme elle, signalant comment l’héritage antique est paradoxal, glorifiant à la fois la beauté des fragments anciens, mais contestant aux gens amputés ou handicapés un quelconque statut esthétique… La norme esthétique serait-elle donc travaillée de l’intérieur par des forces contradictoires ?

On ne le dira jamais assez : les normes sociales s’immiscent jusque dans la sphère intime. La norme nous dicte même ce que chaque partie du corps doit faire. Cette expo nous amène à prendre conscience d’un élément essentiel de nos vies. Notre identité n’est jamais monolithique, mais bel et bien de nature multiple. Nous devons nous réinventer selon nos âges.

Et même plusieurs fois par jour, la division sociale entre travail et vie privée dictant des comportements, des vêtements et des manières de parler différentes. Nos corps et nos êtres sont toujours tiraillés entre ce que nous voulons faire et ce que nous pouvons faire, entre nos désirs et nos comportements. Et à cela, nous pourrions aussi ajouter que nos désirs changent et se transforment avec le temps.

L’œuvre de Böttner nous permettra de réfléchir à nos identités irrémédiablement fragmentées et conflictuelles.

Trois questions à Alexandre Baril

Récemment, le professeur à l’Université d’Ottawa offrait la présentation Vivre à l’intersection de la transitude et du handicap. Il répond à nos questions.

Quelles intersections avez-vous trouvées entre la situation des transgenres et celle des handicapés ?

Selon plusieurs études, entre le tiers et les deux tiers des personnes trans vivent avec un handicap ou une maladie chronique. Les personnes handicapées vivent d’importantes formes de discrimination, tout comme les personnes trans. Lorsque ces identités marginalisées se croisent, cela positionne les personnes trans handicapées dans des situations extrêmement difficiles dans lesquelles elles vivent plusieurs formes de violence, de stigmatisation et d’exclusion.

Que voulez-vous dire par : « C’est la société qui handicape les personnes handicapées » ?

Selon une conception médicale du handicap, l’incapacité d’une personne est à la source des problèmes qu’elle rencontre. Selon une conception sociale du handicap, l’incapacité en elle-même n’est pas problématique, c’est plutôt le fait que la société n’est pas adaptée à diverses incapacités qui l’est. Le fait qu’il n’y ait pas de sous-titres dans les salles de cinéma, que l’accessibilité de certains lieux soit compromise par l’absence de rampes, d’ascenseurs ou d’écriture braille sont des exemples qui démontrent que c’est la société et son organisation institutionnelle, architecturale, etc., qui handicapent les personnes et leur causent des problèmes.

En quoi consiste votre approche sociosubjective des conditions trans et de handicap ?

Les modèles médical et social du handicap ont été critiqués dans les études critiques du handicap. Le modèle médical est montré du doigt, car il focalise sur l’individu sans considérer l’oppression sociale, et le modèle social est critiqué pour son insistance sur les solutions sociopolitiques qui laissent parfois dans l’ombre les souffrances subjectives des personnes handicapées. Mon approche sociosubjective vise à considérer les structures sociales et politiques qui oppriment les personnes handicapées tout en portant attention à leur expérience subjective du handicap.

Requiem pour la norme

De Lorenza Böttner. Commissaire : Paul B. Preciado. À la galerie Leonard et Bina Ellen jusqu’au 19 juin.  Samedi 22 mai, à 12 h 30, Paul B. Preciado donnera, en ligne, une conférence que l’on pourra revoir sur la chaîne Facebook de la galerie.



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