Le réseau artistique du REM

L’art est un outil exceptionnel pour marquer l’âme d’un  réseau, selon la conservatrice de la Caisse  de dépôt  et placement  du Québec,  Marie-Justine Snider.
Jacques Nadeau Le Devoir L’art est un outil exceptionnel pour marquer l’âme d’un réseau, selon la conservatrice de la Caisse de dépôt et placement du Québec, Marie-Justine Snider.

« L’art est un outil exceptionnel pour marquer l’âme d’un réseau », disait mardi la conservatrice de la Caisse de dépôt et placement du Québec, Marie-Justine Snider, lors de l’annonce du programme d’art public du Réseau express métropolitain (REM). Un programme ambitieux, divisé en trois volets, dont un qui veut former les futurs créateurs en art public.

Ce programme doté de 7,8 millions de dollars financera de 10 à 12 œuvres québécoises d’art actuel — des œuvres temporaires ou permanentes. Et des œuvres qui essaimeront dans le réseau — qui ne gîteront pas seulement dans les 26 stations.

Pour Marie-Justine Snider, 45 ans, ce programme est « le projet d’une vie », d’une carrière de conservatrice. « Mon mémoire de maîtrise était sur l’art dans l’espace public dans le Centre-Sud. C’est comme si je renouais avec mes premières amours », se remémore-t-elle en entrevue au Devoir. « Et oui, c’est exceptionnel de se faire offrir un écrin comme celui-ci. »

L’innovation de son programme d’art niche tout particulièrement dans le volet pour les œuvres temporaires, ourdi du plus maigre portefeuille, à 500 000 $. Un volet, en disait la conservatrice en conférence de presse, « qui nous permet de faire des choix parfois plus audacieux, puisque les œuvres sont temporaires. »

Et qui est surtout lié à une entente avec les facultés d’art des universités Concordia, de Montréal, McGill et UQAM, pour créer un cours interuniversitaire spécifique au REM, dès septembre 2022.

Collaboration

« C’est une façon pour nous d’inclure les générations futures de créateurs et de leur permettre de développer des compétences dans des projets d’art public d’envergure  », explique Mme Snider. Une première œuvre collective devrait ainsi naître au printemps 2023, possiblement dans Griffintown.

Car si les universités s’intéressaient déjà de manière ponctuelle à l’art public, « c’est la première fois à Montréal où on a un canevas comme ça, qui permet de travailler avec un espace qui sera aussi achalandé », se réjouit de son côté Annie Gérin, doyenne de la faculté des Beaux-Arts de Concordia. « C’est la particularité. L’autre particularité, c’est la collaboration entre quatre universités, sur quatre ans, pour bâtir des projets ensemble. C’est vraiment novateur. »

Deux autres volets composent le programme d’art. Le premier, plus classique, suit la Politique d’intégration des œuvres à l’architecture du ministère de la Culture (MCC), et ses contraintes. 4,3 millions de dollars y sont consacrés.

Finalement, CDPA Infra, maître d’œuvre du REM, double pratiquement la mise, en finançant un legs supplémentaire de 3 millions, pour toucher aussi les artistes en arts visuels qui ne sont pas inscrits aux fichiers de la Politique du MCC.

Le processus de sélection ressemblera à celui mis en place par la Ville de Montréal. Dans ce cadre, la conservatrice vise déjà « un concours de mosaïque, pour [la station] Édouard-Montpetit. Parce que ça fait écho au langage visuel du métro de Montréal, et qu’on utilise aussi beaucoup la mosaïque en art public, comme à l’aéroport de La Guardia à New York. Plusieurs des mosaïques new-yorkaises sont d’ailleurs produites par un atelier montréalais. »

Cher, l’art public

Avec le côté monumental que prennent souvent l’art public et l’explosion des coûts de matériaux, ce budget de 7,8 millions n’est-il pas un peu serré pour viser une douzaine d’œuvres ? « C’est pour ça qu’on n’a pas arrimé une œuvre à chaque station, précise Mme Snider.  Ça coûte très cher, travailler dans l’espace public, et j’espère vivement qu’au sortir de la pandémie, les coûts de construction vont redevenir plus normaux.

« Nous, on va s’assurer de ne pas mettre trop l’accent sur le centre-ville, ou dans les bouts d’antenne, par exemple. On veut faire des gestes mesurés, et je suis confiante que les enveloppes sont suffisantes pour faire naître des œuvres importantes. »

Les stations Brossard et Panama sont déjà ciblées, mais toutes pourraient devenir lieux d’œuvre. Ainsi que les cours d’eau que longera le REM, et les milieux industriels ou les banlieues. « Le REM, ce n’est pas que 26 stations. On veut témoigner de tout le réseau, contextualise la conservatrice. Les œuvres seront indépendantes, mais on ne veut pas qu’elles soient parachutées. On veut avoir l’impression que l’œuvre émerge du lieu où elle est inscrite. »

Si les œuvres d’art public peuvent composer des musées à ciel ouvert, elles peuvent aussi s’effacer lentement sous le quotidien, et le regard qui la voit, la revoit, la re-revoit. « C’est vraiment une des tragédies de l’art dans l’espace public, reconnaît Mme Snider. Deux éléments peuvent l’expliquer, je pense. Le choix de l’emplacement peut être trop difficile pour l’artiste. Et parfois, les œuvres ne sont pas bien entretenues. Nous, on s’engage à bien les entretenir. Mais je pense qu’un programme de valorisation peut faire une grande différence ; quand on met en valeur, identifie, explique et met en contexte les œuvres. On est bien conscient de ça. »

Performances et danses, pourquoi pas ?

Au fil de l’entrevue, la médiation revient souvent comme une solution pour Marie-Justine Snider. Pourtant, aucun budget n’est réservé pour l’instant à cette activité. « Peut-être qu’on pourrait demander aux étudiants en Art Education de Concordia de trouver des moyens, dans un cinquième ou sixième temps ? » propose à chaud la conservatrice.

Le REM, ce n’est pas que 26 stations. On veut témoigner de tout le réseau. Les oeuvres seront indépendantes, mais on ne veut pas qu’elles soient parachutées. On veut avoir l’impression que l’oeuvre émerge du lieu où elle est inscrite.

Chose certaine, les étudiants sont un des points de mire de Mme Snider, comme les œuvres temporaires qu’ils composeront. « Je pense qu’ils vont probablement nous proposer de la performance, ou quelque chose de plus proche des arts vivants, et je trouve ça très excitant pour un réseau de transport. C’est pour ça qu’on va les chercher. Je veux qu’ils nous surprennent, nous bousculent, qu’ils utilisent des formes d’art peut-être plus atypiques. J’aime bien travailler avec des étudiants idéalistes, et on n’a pas beaucoup de tribunes pour eux dans l’espace public. »

« Ce qui est important pour moi, conclut Marie-Justine Snider, c’est de laisser aux artistes le plus de liberté possible. Ensuite, j’espère qu’on va pouvoir faire vivre cette collection. Je sais que ça prend un bon programme de médiation pour ça. La prochaine étape, ça va être d’imaginer comment la faire vivre. » Et ensuite, pour poursuivre le rêve de la conservatrice, peut-être d’imaginer un programme d’art pour le REM de l’Est, dit-elle.

 

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