Teharihulen Michel Savard, dans la lignée de Zacharie Vincent

En quelques pièces à peine, dont une série de bijoux en argent, l’exposition est traversée de belle manière par les questions identitaires. Que signifie, en 2021, être artiste autochtone, wendat?
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir En quelques pièces à peine, dont une série de bijoux en argent, l’exposition est traversée de belle manière par les questions identitaires. Que signifie, en 2021, être artiste autochtone, wendat?

Ce serait erroné de ne pas le reconnaître ; l’apparition d’un premier centre d’artistes autochtones — pensé par et pour les Autochtones — est un moment fort en significations. Mais comment se fait-il qu’il ait fallu attendre 2021 pour ouvrir un tel centre, alors que le modèle du « centre d’artistes autogéré » existe depuis les années 1960 et qu’au Québec, son influent regroupement (le RCAAQ) œuvre depuis 1986 ? Au-delà de la question de l’inclusion qu’elle soulève, l’ouverture à Montréal, en ce mois de mai, du Centre d’art daphne, confirme une fois pour toutes que pratiques actuelles et cultures autochtones ne sont pas contradictoires.

L’exposition inaugurale, Parure, de l’artiste wendat Teharihulen Michel Savard, apparaît dans ce sens plus qu’emblématique. En quelques pièces à peine, dont une série de bijoux en argent, l’exposition est traversée de belle manière par les questions identitaires. Que signifie, en 2021, être artiste autochtone, wendat et même un individu nommé Teharihulen Michel Savard ?

Établi à Wendake, dans la région de Québec, l’homme a une pratique multidisciplinaire. Il est autant musicien, joueur de tambour d’eau, que sculpteur, peintre et même, ou surtout, un « orfèvre remarquable », selon la page web du Rassemblement internations d’art performance autochtone. Teharihulen Michel Savard est peut-être méconnu, mais il n’est pas inconnu. En 2019, il faisait partie de deux événements à Québec, La tente parlante, un projet de conversations littéraires, et Topographies, un programme de résidence en photographie du centre VU. Savard a aussi été conservateur au Musée huron-wendat.

Pas de leurre possible : malgré la douzaine de boucles d’oreilles et de pendentifs mis en valeur sur leur feutre noir, l’endroit n’est pas une bijouterie. L’importance accordée à ces objets si fins, si précieux et à usage personnel a certes à voir avec le thème de l’expo, dont le titre, rappelons-le, est Parure. Outre cet étalage du savoir-faire de l’orfèvre, qui inclut aussi une couronne dotée de plumes, on découvre deux œuvres fortes.

 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Vue de l'exposition «Parure» de Teharihulen Michel Savard, au Centre d'art daphne

Teharihulen Michel Savard s’affiche en artiste, plutôt qu’en artisan, en se réclamant de la lignée de Zacharie Vincent (1815-1886). Celui-ci, wendat de Wendake aussi (alors Jeune-Lorette),est la figure exemplaire de l’affirmation autochtone, en dépit de ce que la société canadienne-française de l’époque avait voulu en faire.

Vincent aura d’abord été Le dernier des Hurons (1838), titre d’un tableau allégorique d’Antoine Plamondon, réalisé dans la foulée de la défaite des Patriotes. Plamondon se serait servi du supposé déclin des Hurons pour évoquer la menace qui planait sur les Canadiens français.

Peintre autodidacte, Zacharie Vincent a récupéré son image par une série d’autoportraits, dont le célèbre Zacharie Vincent et son fils Cyprien (vers 1851). « Si le “dernier des Hurons” avait un fils, a écrit feu François-Marc Gagnon en 1989 dans un texte publié dans les Annales d’histoire de l’art canadien, c’est qu’il n’était peut-être pas, après tout, le dernier de sa race… et avant de servir de symbole pour la cause des autres, il pouvait s’ériger en témoin de sa propre cause. On n’y prêta que peu d’attention, tant il est vrai qu’il n’y a rien comme le nationalisme des uns pour rendre sourd le nationalisme des autres. »

Dans Zac fait par moi-même (2021), tableau réalisé avec une multitude de matériaux (ruban magnétique, élément électronique, argent, acrylique, laine, bois), Teharihulen Michel Savard rend hommage à son illustre prédécesseur. On y retrouve la coiffe et les parures en argent similaires à ce qui est exposé dans la salle, semblables aussi à ce que Vincent lui-même se donnait. Le titre, plus que la composition, évoque l’œuvre Zacharie Vincent Telari-o-lin, chef huron et peintre (vers 1875-1878), où l’auteur a ajouté l’énoncé « son portrait peint par lui-même ».

 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Vues de l’exposition «Parure», de Teharihulen Michel Savard, au Centre d’art daphne

La monographie électronique Zacharie Vincent : sa vie et son œuvre (Louise Vigneault, 2014), mise en ligne par l’Institut de l’art canadien, permet de constater à quel point Vincent, bien plus que de personnifier le dernier Huron, a été le premier artiste de sa communauté, affranchi et affirmé. On comprend qu’il puisse servir de modèle.

Visible dès la première salle et pourtant presque occulté par le magnétisme de la série de bijoux, le portrait Le grand Zac (2021) propose un mariage similaire de matériaux. Ici, le point de départ est une photographie anonyme de Vincent, que Savard interprète à l’huile. Sa touche est sobre, alors que sa superposition d’éléments rend l’ensemble plus expressif, à l’instar de cette ceinture fléchée réalisée avec des fils électriques. Il faut ajouter que Zacharie Vincent travaillait ses toiles à partir de photographies.

Au-delà des points communs entre l’un et l’autre — les deux pratiquent l’orfèvrerie, ont occupé des postes d’autorité (chef huron ou conservateur de musée) et portent le même prénom, bien qu’écrit de façon distincte (Telari-o-lin ou Teharihulen) —, l’exposition Parure rend manifeste la force vitale d’un art dit autochtone. L’expression artistique est une affaire identitaire.

Ni banale, ni bêtement exotique, la pratique de Teharihulen Michel Savard permet au nouveau diffuseur de faire un formidable premier pas. Situé à deux portes d’une des plus grandes galeries de Montréal (Art Mûr), qui a fait sa part pour soutenir des artistes autochtones (la Biennale d’art autochtone, notamment), daphne saura sans doute davantage profiter de son attrait que souffrir sous son ombre.

 

Parure

De Teharihulen Michel Savard. Centre d’art daphne, 5842, rue Saint-Hubert, jusqu’au 26 juin.

À voir en vidéo