Les années 1970 de Françoise Sullivan

À presque 100 ans, Françoise Sullivan a l’occasion de revivre ses années italiennes.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir À presque 100 ans, Françoise Sullivan a l’occasion de revivre ses années italiennes.

Le temps semble avoir peu de prise sur Françoise Sullivan. La voilà à deux ans de son centenaire, au-devant d’une énième exposition individuelle, sa troisième rien qu’à la Galerie de l’UQAM. Certes, celle intitulée Les années 70 ne comporte que du travail développé il y a presque un demi-siècle, lors de nombreux séjours en Italie. Et pourtant, des découvertes, il y en a plein.

« C’est intéressant parce que ce sont des choses que je croyais perdues. Les voir renaître et avec Louise [Déry, directrice de la galerie universitaire] qui en fait quelque chose… Une exposition ! » s’émerveille Françoise Sullivan. Malgré sa longue expérience, la danseuse, peintre, sculptrice, artiste conceptuelle et signataire de Refus global (1948) a encore les yeux de celle qui débuterait sa carrière.

Elle est née en 1923. À la voir assise sur un siège si inconfortable ou debout à se faire photographier, ça ne paraît pas. Elle cherche peut-être ses mots, mais si peu… Elle se rend à l’atelier chaque jour, au volant. La pandémie, oui, l’a privée de ses proches, comme tout le monde. Mais pas de travail. « L’atelier, c’est une bénédiction, admet-elle. C’est une chance d’avoir un travail à faire. C’est difficile parfois, mais je me sens chanceuse. » Elle saisit alors son bras droit. « Cette main est plus forte. Elle est musclée. Elle fait ses exercices tous les jours. »

Promenade à Greve In Chianti

Plus des trois quarts des œuvres n’avaient jamais été exposées, calcule Louise Déry, fidèle collaboratrice de l’artiste. Parmi elles, la grande série photographique Tempio di Ercole (1976), où l’on voit Sullivan, image après image, tourner autour de colonnes d’un temple romain. « Une course autour des colonnes », précise celle qui s’est fait connaître pour ses chorégraphies dans la nature. Lancée virtuellement ce jeudi, l’expo découle du précédent projet, Trajectoires resplendissantes (2017), où Louise Déry, déjà commissaire, abordait le travail conceptuel de Sullivan. Les années italiennes y étaient explorées et avaient donné lieu à l’expo suivante, Œuvres d’Italie (2019), présentée uniquement en Europe. Les années 70 est l’aboutissement d’une rigoureuse plongée dans les archives Sullivan. « J’ai fait un travail plus intensif, surtout au niveau des négatifs, diapos et films 8 mm, films jamais vus, jamais exposés », précise celle qui tient les rênes de la Galerie de l’UQAM depuis 1997. Elle-même a alors découvert les liens de Sullivan avec Guy Debord et les complices italiens de l’Internationale situationniste, comme Gianfranco Sanguinetti, ou encore les membres de l’Arte povera (Kounellis, Pistoletto, Diacono, Celant…). « Elle ne m’avait jamais raconté toutes ces choses, dit Louise Déry. J’ai été très intéressée à découvrir une Françoise plus politique. »

L’exposition est rythmée par le travail de Sullivan devant l’appareil photo ou la caméra. À ses courses autour de colonnes, il faut ajouter ses pas autour d’arbres (Tempio di Cibele, 1976), sa marche en famille (Promenade à Greve in Chianti avec mes quatre garçons, 1975) ou son œuvre corporelle, où elle se peint le bras (Et la couleur revient, vers 1978). C’est Graffiti (1977), film et mosaïque de photogrammes tirés de balades dans les rues de Rome, qui rehausse le niveau politique de son art.

La Couleur Revient

« La dimension politique, il faut la considérer, sans trop appuyer dessus, nuance Louise Déry. Il y a prépondérance de graffitis féministes. Est-ce dû à son œil à elle ou est-ce le mouvement féministe qui était prépondérant ? Ce n’est pas si grave, mais elle, elle a vu ça. »

C’est ce projet qui a poussé Françoise Sullivan vers l’Italie, qu’elle découvre en 1970. « Quand je suis arrivée en Italie, j’ai su que je n’avais pas besoin d’aller ailleurs », raconte-t-elle. Elle y découvre les graffitis et, si elle revient un an plus tard, avec enfants, c’est forte d’une bourse obtenue afin de réaliser un projet sur le sujet. Il a fallu attendre 2021 pour le rendre public.

Politisée et féministe, Mme Sullivan ? Non : « Je n’ai jamais été féministe. » Reste qu’il lui a fallu creuser sa voie dans un monde souvent masculin et autoritaire, y compris dans l’Italie qui l’accueille, elle, mère monoparentale. Elle s’est taillé une place parmi les membres de l’Arte povera. Ces années 1970 si conceptuelles, si italiennes, dans son cas, l’ont poussée à explorer des avenues nouvelles. Une époque « assez riche. » Mais elle assure vivre au présent. « Heureusement, je peux travailler encore. »

Les années 70

Françoise Sullivan, à la Galerie de l’UQAM, du 14 mai au 17 juillet.



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