L'architecture pour bâtir… des dialogues

André Lavoie
Collaboration spéciale
Fenêtre ondulatoire, Maison Type 4-J de Pierre Jeanneret, Chandigarh, Inde (1954), Takashi Homma, 2013
Photo: Takashi Homma Fenêtre ondulatoire, Maison Type 4-J de Pierre Jeanneret, Chandigarh, Inde (1954), Takashi Homma, 2013

Ce texte fait partie du cahier spécial Été des musées

À deux pas de l’effervescente rue Sainte-Catherine, au cœur de Montréal, et près d’une autoroute aux allures de cicatrice urbaine, le Centre canadien d’architecture (CCA) affiche fièrement sa place. Depuis 1989, cet espace est non seulement un lieu d’expositions et d’échanges, mais aussi un point de convergence des chercheurs du monde entier, attirés par l’une des collections les plus importantes en architecture.

Cet édifice, en soi un dialogue entre deux époques, représente la fusion d’une maison victorienne du XIXe siècle et d’un bâtiment moderne de l’architecte québécois Peter Rose. Il constitue également un secret bien gardé, pas nécessairement le musée le plus fréquenté par les Montréalais. La prochaine saison estivale, encore une fois minimaliste sur le front des festivals, offre ainsi du temps pour la découverte. Le CCA aimerait bien en profiter avec ses trois expositions temporaires.

Cette méconnaissance, Francesco Garutti, conservateur de l’architecture contemporaine au CCA depuis 2017, la constate aussi. S’il adhère à la mission précise et exigeante de la fondatrice, Phyllis Lambert, il embrasse aussi cette vision de l’architecture comme art, mais aussi comme « outil pour comprendre le monde qui nous entoure ». Et cette compréhension passe autant par la recherche que par l’élaboration d’expositions montrant « comment les choses changent dans notre société ».

Le visiteur aura la chance trois fois plutôt qu’une de le découvrir, déambulant dans des espaces où s’établissent des dialogues entre des créateurs, mais aussi des firmes, « un cycle lancé en 2006 où nous explorons les pratiques d’équipes d’architectes contemporains », précise Francesco Garutti. Il est d’ailleurs le commissaire de la plus récente, Les choses qui nous entourent : 51N4E et Rural Urban Framework (jusqu’au 19 septembre). La première est basée en Belgique, la seconde à Hong Kong, et les deux évoluent sur des terrains étonnants, comme l’Albanie pour 51N4E et la Mongolie pour Rural Urban Framework.

Pour M. Garutti, il s’agit là d’un exemple probant des défis que doivent relever les architectes, et qui ne sont pas seulement architecturaux. « Ces deux firmes évoluent dans des contextes très différents, mais font face aux mêmes enjeux économiques et sociopolitiques. Pour l’architecte, il ne s’agit pas seulement de construire un édifice, mais de se positionner dans ce contexte. » L’exposition veut, en somme, présenter « l’écologie » dans laquelle baignent plusieurs architectes pour créer.

Une star à échelle humaine

Alors, le règne des « starchitectes » est-il révolu ? Francesco Garutti ne saurait le dire, mais selon lui, l’architecte « doit s’ancrer dans le tissu social » s’il veut assurer la pérennité de son œuvre. Admiratif du célèbre Le Corbusier, il considère que l’exposition De l’œil à la fenêtre : Takashi Homma sur Le Corbusier (jusqu’au 15 août), dernière de la commissaire Louise Désy maintenant à la retraite, représente un autre bel exemple de dialogues.

« Au CCA, nous avons fait le choix de ne pas présenter d’expositions consacrées uniquement à l’œuvre d’un seul architecte », tient-il à souligner.

Photo: CCA Vue de l'installation Les choses qui nous entourent

Celle-ci aborde un aspect spécifique de ce maître français, mais éclairé par une autre sensibilité, celle du photographe japonais Takashi Homma, abordant ses célèbres réalisations… en passant par la fenêtre. Car ses photographies illuminent non seulement un style, une technique, mais aussi une manière d’aborder l’espace environnant. À travers la vision du photographe, celle de l’architecte se dévoile davantage. « Le Corbusier avait compris qu’un édifice dans un paysage, c’est aussi un outil pour regarder ce paysage, d’où l’importance des fenêtres », affirme Francesco Garutti.

Valoriser (autrement) les collections

Au CCA, point de salle consacrée à la collection permanente, comme tant d’autres musées. Les conservateurs et les commissaires puisent dans les richesses de l’institution, mais tiennent à une certaine souplesse dans leur utilisation pour s’arrimer à l’air du temps. Espaces médians : repères de dépossession (jusqu’au 21 novembre) aborde la délicate question de ces lieux dépossédés, particulièrement les territoires autochtones.

Entre les enjeux légaux, culturels, et environnementaux, où se situe l’architecte ? Souvent sur un mince fil de fer, avec une responsabilité accrue. Encore là, conclut Francesco Garutti, « nous ne parlons pas seulement de leurs projets, d’une discipline, mais de ce que nous souhaitons comme société ».

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