L'immigration a son musée

La France a annoncé la création d'un Musée de l'immigration. Fruit d'une étude dirigée par Jacques Toubon, l'ancien ministre de la Culture, ce musée doit ouvrir ses portes à Paris en 2007. Il couvrira une superficie de 8000 mètres carrés. Quelque sept millions d'euros (environ 11 millions $CAN) lui seront consacrés.

Le Musée de l'immigration sera situé à l'orée du bois de Vincennes, dans les lieux spécialement réaménagés du palais de la Porte dorée. Construit dans un pur style art déco pour accueillir l'Exposition coloniale de 1931, propriété du ministère de la Culture, ce lieu avait par la suite été occupé par le Musée des arts africains et océaniens, fondé par André Malraux. «Ce n'est pas un lieu neutre», reconnaît volontiers le premier ministre, Jean-Pierre Raffarin.

Un musée du présent

Aujourd'hui comme hier, les musées et leurs expositions reflètent, à travers le passé qu'ils nous présentent, les préoccupations du présent.

En 1931, l'Exposition coloniale avait ses objectifs bien à elle. Le ministère des Colonies ne le cachait d'ailleurs pas: «Il faudra bien qu'enfin le peuple de France sente en lui s'émouvoir un légitime sentiment d'orgueil et de foi» devant le spectacle du colonialisme. Chaque Français, expliquait-on lors de l'ouverture, devrait apprendre à se sentir membre de cette grande France des colonies. Le colonialisme y était présenté comme un chef-d'oeuvre, voire un couronnement de la République. Dans une suite souvent naïve de monuments et de manifestations, on proposait ainsi aux visiteurs une découverte du monde colonial qui n'était, en bonne partie, qu'une pure interprétation parisienne des réalités en cause.

Six décennies plus tard, le premier ministre français souhaite, par la création d'un Musée de l'immigration, donner au «modèle républicain d'intégration à la française [...] un nouveau souffle». Le nouveau centre, explique-t-on, doit avoir pour vocation «de faire évoluer les regards et les mentalités au sujet de la société d'accueil».

Projet hautement symbolique, le nouveau musée parisien entend faire place aux destins individuels d'immigrants afin de mieux faire voir le rapport entre leurs vies et la construction de l'histoire nationale de la société d'accueil. L'immigration y sera abordée par périodes historiques, de 1820 à nos jours, et non pas par origines ethniques. Lieu vivant, le Musée de l'immigration sera aussi le producteur d'événements culturels en rapport avec sa mission d'éducation et de mémoire. Ce ne sera pas un musée à visiter mais bien à fréquenter, conçu comme une sorte de monument vivant en hommage à l'édification de la nation française par l'immigration.

En attendant l'ouverture officielle, le rapport de la mission d'examen du projet a recommandé la création immédiate d'un établissement public au 1er janvier 2005. En outre, un site Internet est déjà en ligne (www.histoire-immigration.fr).

Aux États-Unis, New York a son petit musée de l'immigration à Ellis Island, où douze millions de nouveaux Américains ont d'abord posé le pied sur le sol du Nouveau Monde. En Australie, Melbourne a aussi le sien. Mais la tendance mondiale est plutôt à la réalisation de musées plus interactifs, tels les futurs musées de l'immigration de Paris et de Berlin.

En France, le projet d'un tel musée avait souvent été évoqué au cours de la dernière décennie. Comme bien des pays du monde, l'Hexagone est une terre d'immigration. Quelque 15 millions de Français sont d'ascendance étrangère plus ou moins récente.

L'intégration au quotidien

À l'heure où la France connaît des tensions ethniques sérieuses, la création de ce nouveau musée apparaît à certains opportune et à d'autres opportuniste. Certains se demandent par ailleurs si le premier représentant de la République ne devrait pas d'abord faire lui-même l'effort de se montrer plus rassembleur dans ses discours.

Dans son intervention du 14 juillet, le président Jacques Chirac semblait de nouveau entretenir l'idée de barrières ethniques entre les Français: «Nos compatriotes juifs, musulmans ou d'autres, même tout simplement parfois français, sont l'objet d'agressions au seul motif qu'ils n'appartiennent pas ou ne sont pas originaires de telle ou telle communauté.» Ces gens-là ne sont-ils pas tous Français à part entière?