«Le capital humain»: exposer l’emprise de la productivité sur les corps

Les économies industrielles et postindustrielles sont abordées dans «Capital humain», opérant un voyage dans le temps qui constitue un des points forts de cette exposition.
Photo: Mike Patten Les économies industrielles et postindustrielles sont abordées dans «Capital humain», opérant un voyage dans le temps qui constitue un des points forts de cette exposition.

Après plus d’un an de pandémie et de distanciation physique, Internet et les applications numériques n’auront jamais été aussi indispensables dans nos vies. Si les atouts sont indéniables, les revers existent assurément. Le numérique nous aura permis de poursuivre nos activités, le travail comme les loisirs, mais au détriment de quoi ?

L’exposition Le capital humain chez Diagonale, concoctée bien avant le chamboulement qui nous accapare, soulève ce genre de questions avec les œuvres de Julien Prévieux et de Karine Savard qui explorent l’emprise sur les corps de la productivité exigée par la mondialisation et le néolibéralisme.

Les économies industrielles et postindustrielles y sont abordées, opérant un voyage dans le temps qui constitue un des points forts de cette expo proposée par les commissaires Chloé Grondeau, directrice du lieu, et Anne-Marie St-Jean Aubre, conservatrice de l’art contemporain au Musée d’art de Joliette. Cette dernière prépare un autre volet pour l’automne.

Le premier volet fait de son contexte un élément très significatif. Le centre d’artistes Diagonale est logé dans le Mile End, au pôle de Gaspé, dans un de ces édifices de béton qui autrefois abritaient des manufactures de vêtements. Laissés progressivement vacants à partir des années 1980 avec la délocalisation des industries, les espaces ont été convertis par les artistes en ateliers, puis en bureaux de production par les compagnies de jeux vidéo.

En quelques années, le quartier est devenu celui ayant la plus grande concentration de travailleurs culturels au Canada. L’attractivité du secteur et sa vitalité culturelle ont favorisé l’embourgeoisement du secteur et une hausse des loyers, chassant les locataires plus fragiles, situation vertement décriée dans l’actualité.

Formes d’exploitation

Ce phénomène est au cœur des œuvres de Karine Savard qui, dans Afficher le travail, présente des affiches revisitant une sélection de films, documentaires et pamphlets militants produits par Vidéographe dans les années 1970-1980 à propos de luttes ouvrières au Québec. Prolifique affichiste pour l’industrie du cinéma, Savard se détache ici des finalités promotionnelles. Elle redonne aux mobilisations prolétaires une image qui s’incarne au présent.

À l’intérieur et sur la façade extérieure du centre, ses mosaïques colorées d’affiches mêlent titres réels et slogans inventés. Avec les mutations du travail, viennent aussi celles des formes d’exploitation. Les usines en sont encore le théâtre, des lieux de plus grande vulnérabilité comme le révèle encore la pandémie, mais la numérisation du travail en engendre des variantes inédites.

Prisant l’affiche, elle revendique avec cohérence l’accessibilité de son art. L’une de ces affiches, offerte pour apporter, est le support d’un texte savant où Savard expose ses recherches sur le sujet, à même son cas de travailleuse autonome et d’artiste. Il s’est d’ailleurs beaucoup écrit sur le monde du travail et la figure de l’artiste qui, comme l’explique Savard, inspire aujourd’hui un nouveau modèle de travailleur, flexible et plus créatif. Sous ces dehors séduisants, ce modèle tend à précariser les conditions de travail.

Le « travail à la pièce », rémunéré à la tâche et non en temps, persiste aujourd’hui bien que critiqué hier par les ouvrières du textile. En témoigne De fil en aiguille (1979), un des films étudiés par Savard et diffusé dans l’entrée de la galerie.

Ces femmes parlent de la rue Chabanel, le secteur industriel où migrent depuis un an les artistes en arts visuels en quête de loyers moins élevés. Ces liens posés par Savard appellent avec raison à plus de solidarité.

Chorégraphie dissidente

Alors que Savard revient aux corps usés par les gestes répétés du travail industriel, le Parisien Julien Prévieux attire l’attention sur un autre lexique gestuel. Fin scrutateur du travail et de ses milieux en transformation, l’auteur des Lettres de non-motivation (2007) s’est intéressé aux gestes brevetés par les compagnies du secteur des technologies pour faire la commercialisation des outils numériques pour lesquels ces outils ont été pensés. Prévieux les collectionne, créant ainsi une archive du futur, les partitions de nos gestes à venir. L’artiste fait voir dans ses œuvres des corps refusant la discipline sous-jacente à ces dispositifs, comme les danseurs de la vidéo What Shall We Do Next ? (Sequence #2) (2014). Dissidente, leur chorégraphie détourne des gestes qui ont parfois déjà intégré nos vies.

Surtout dans ce contexte de pandémie où, confinés à la maison, nous sommes à la merci d’interfaces numériques et d’applications dont certaines ont été développées par des start-up et des travailleurs autonomes du numérique qui ont élu domicile dans le Mile End. Si le télétravail a provoqué une interpénétration flagrante entre les espaces privés et publics, entre la vie personnelle et professionnelle c’est, pour suivre les idées de la philosophe Fanny Lederlin citée par Karine Savard, jusque dans ses loisirs que l’usager des applications et du téléphone intelligent travaille. Les employer, c’est nourrir les algorithmes, fer de lance d’une économie dématérialisée fort lucrative. Et ainsi, il ne semble plus y avoir de temps libre.

 

50 ans de Vidéographe

La sélection de films faite par Karine Savard est disponible sur Vithèque, le catalogue en ligne de Vidéographe où elle a réalisé sa résidence de recherche. Fondé en 1971, le centre d’artistes autogéré se spécialise dans la vidéo et les pratiques expérimentales de l’image en mouvement, offrant un soutien communautaire et collaboratif. Cette année, le centre souligne 50 ans d’activités par une programmation spéciale, à suivre en ligne.

Le capital humain

Julien Prévieux et Karine Savard. Commissaires : Chloé Grondeau et Anne-Marie St-Jean Aubre. ​Diagonale, 5455, avenue de Gaspé, espace 110. Jusqu’au 5 juin.



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