Exposition - Les révolutions individuelles des nouveaux artistes chinois

«Le moine grandit d'un pied et le démon de dix», dit le proverbe bouddhiste qui a inspiré le titre de l'exposition d'artistes chinois présentée à Lyon. Le moine étant censé incarner la spiritualité, et le démon, tout le reste, on remarquera, en se promenant dans les étages du Musée d'art contemporain de Lyon, que le rapport de un à dix avancé paraît exact.

Pour une oeuvre de sagesse propice à la méditation, combien, en effet, d'images en prise sur le bas monde? Pour une vidéo de Li Yongbin qui invite à regarder pendant une heure l'arrivée d'un rayon de soleil sur un ciel urbain piqué d'antennes, combien de considérations attachées aux réalités séculières, à la vie, à la mort, sur un fond de villes sans urbanité?

Aussi différents soient-ils, les artistes représentés — une vingtaine, qui sont de Pékin, Shanghaï et Canton, et de plusieurs générations — posent l'homme dans la mouvance actuelle des mégapoles. Mais pas en direct. Depuis vingt ans et plus que les artistes chinois ont entrepris leur révolution individuelle, leur rapport avec la réalité et l'image a changé. Leur attitude n'est plus déterminée par le désir de provoquer chez eux et de se faire remarquer par les Occidentaux en allant plus loin qu'eux, notamment dans l'excès de naturalisme. Leurs oeuvres sont volontiers devenues le lieu d'une interrogation sur les grandes mutations de la société chinoise, ses chantiers de construction, le béton qui se joue contre la tradition — qu'ils semblent d'ailleurs inventer au fur et à mesure que l'on creuse le sol pour construire.

Les artistes chinois ne choquent plus, ils dérangent. Ce qu'ils nous envoient est lourd, dans tous les sens du terme. Ce qui n'est pas pour déplaire au responsable lyonnais de l'exposition, Thierry Raspail, qui aime voir dans son musée de très grandes installations. Les superproductions ne manquent pas cette fois encore: le manège presque angoissant d'une soixantaine de personnes que Yang Zhenshong déploie sur huit écrans faisant cercle autour du spectateur en est une. Red Doors, une installation vidéo qui elle aussi enveloppe le spectateur, mais en faisant le carré, en est une autre. Son auteur, Wang Gongxin, ouvre et entrouvre simultanément des portes donnant sur les cours intérieures des habitations ordinaires de Pékin, pour montrer un chantier, un défilé militaire ou quelque exercice de gymnastique quotidienne. Avec humour.

Reconnaissable par la manche, le bras droit de Mao arraché à quelque statue colossale va chercher dans les huit mètres de long. Son auteur, Sui Jianguo, témoigne d'un rapport pour le moins détaché avec la réalité historique, un terrain volontiers abandonné au profit de la réalité tout court.

L'odeur, la chair, l'histoire

Zhuang Hui reconstitue le très sombre atelier d'usine où l'artiste qui y travaillait a été témoin de la mort d'un ouvrier écrasé par une plaque d'acier. Réalité, naturalisme... Gu Dexin opère sur des denrées périssables. Dans sa salle, on roule presque sur des pommes qui étaient vertes le jour du vernissage et dont l'odeur ne peut qu'empirer, pour découvrir les modelages de viande de porc séchée, malaxée pendant des années et réduite en boulettes. Leurs boîtes voisinent avec des vitrines de cervelles congelées et un tas de choses écoeurantes en matières plastiques qui tiennent de la plâtrée de nouilles et de tripes.

Dans le genre «réflexion sur le devenir de la chair», ce n'est pas le pire. Le plus dur vient de Sun Yuan et Peng Yu, du groupe de Pékin qui s'est fait connaître en utilisant pour ses performances des cadavres humains empruntés à la morgue, ou en composant des rideaux à motifs de nature vivante: poissons, serpents ou grenouilles épinglés et gigotant au mur jusqu'à ce que mort s'ensuive. À Lyon, sous des dehors plus anodins, ils proposent une terrible image de chantier, puisque le ciment gris en bloc et en poudre qui entoure une bétonneuse est fait de cendres d'ossements humains provenant de crématoriums de Chine. Le froid dans le dos vient aussi du bruit des corps s'écrasant au sol que l'on entend particulièrement bien lorsqu'on s'assoit tranquillement sur un banc proche de l'entrée du musée. L'auteur de cette installation, Xu Zhen, continue sur cette lancée «réaliste» avec son vieux minibus boueux rempli aux trois quarts d'une eau qui brasse des vêtements et des valises comme une machine à laver, et encore plus comme une épave.

Une grande installation, qui occupe tout le troisième niveau, rassemble des milliers de documents illustrant un projet artistique collectif: refaire le trajet de la Longue Marche de Mao. Conçu par un commissaire indépendant, Lu Jie, ce projet a réuni, depuis 2002, plus de 250 participants, artistes et critiques. À Lyon, malgré les films et les photos, malgré les oeuvres réalisées dans les villages en présence des habitants, sinon avec eux, on n'est pas sûr de comprendre les enjeux de cette aventure. Il s'agirait, nous dit-on, «d'établir de nouvelles formes et de nouveaux concepts pour l'art contemporain». Déjà! La Chine, décidément, bouge vite.

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Le Moine et le démon

Musée d'art contemporain de Lyon, jusqu'au 15 août.