«Ninga Mìnèh»: l’art et la fenêtre

Les changements radicaux qu’ont vécus les Autochtones au fil des derniers siècles s’incarnent parfaitement dans le thème de la maison autour duquel a travaillé Caroline Monnet : maisons de nomades devenues maisons fixes, maisons rondes devenues carrées, maisons ouvertes, inclusives, devenues cloisonnées.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Les changements radicaux qu’ont vécus les Autochtones au fil des derniers siècles s’incarnent parfaitement dans le thème de la maison autour duquel a travaillé Caroline Monnet : maisons de nomades devenues maisons fixes, maisons rondes devenues carrées, maisons ouvertes, inclusives, devenues cloisonnées.

Pour réaliser le tableau intitulé Ravages, Caroline Monnet a utilisé de la moisissure sur gypse afin de créer des motifs géométriques. C’est un rappel des problèmes criants de moisissures dans les maisons qu’habitent les Autochtones vivant dans les réserves. Cette œuvre fait partie de l’exposition Ninga Mìnèh, que Caroline Monnet, qui est artiste visuelle ainsi que cinéaste, présente en solo au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM).

Caroline Monnet s’intéresse à la vaste question de l’habitation, plus particulièrement dans les communautés anichinabées, d’où elle est issue. Toutes ses œuvres sont taillées dans des matériaux de construction : du gypse, mais aussi des tuyaux en polyéthylène, des membranes pare-air et de l’aggloméré de bois, de la mousse de polystyrène. Tous ces matériaux sont découpés en dentelles, brodés, cousus ou collés, transformant ce chantier en paysages, en poésie, en fenêtre sur l’extérieur. « C’est détourner le matériau industriel pour faire ressortir une poésie », dit-elle.

En entrevue, l’artiste décrit son travail en de longues phrases réfléchies, pesées ; elle précise une réflexion solidement arrimée à son art. « L’exposition porte un regard sur la crise du logement qu’on retrouve dans plusieurs communautés autochtones à travers le Canada, principalement, sur les questions d’habitation, sur l’environnement dans lequel on grandit, on vit », dit-elle.

Maisons façonnées

« Toute cette idée de travailler avec des matériaux de construction vient de l’observation du territoire : comment il a été morcelé, comment les forêts ont été brûlées pour faire de l’agriculture et entraîner la sédentarisation de mes ancêtres après l’instauration du système de réserves. Petit à petit, je me suis mise à m’intéresser à cette idée d’être sédentaire et à la façon dont on l’est, et donc aux habitations dans lesquelles on vit, principalement dans les réserves », dit-elle en entrevue.

Les changements radicaux qu’ont vécus les Autochtones au fil des derniers siècles s’incarnent parfaitement dans le thème de la maison : maisons de nomades devenues maisons fixes, maisons rondes devenues carrées, maisons ouvertes, inclusives, devenues cloisonnées. Le titre d’une de ses œuvres est d’ailleurs Nous façonnons nos maisons, puis nos maisons nous façonnent, et désigne un tressage, rappelant celui des paniers autochtones, effectué sur des bandes d’étanchéité.

En langue anichinabée, « ninga mìnèh » signifie « la promesse ». La promesse, entre autres, faite aux Autochtones avec la Loi sur les Indiens de 1876 et la sédentarisation. « C’est tout ce qui a été entraîné par la Loi sur les Indiens, cette promesse du gouvernement d’offrir des maisons aux Autochtones. Or, on sait bien que c’est un système qui a perpétué une pauvreté », dit-elle. Mais celle, aussi, d’un avenir meilleur, alors que le milieu autochtone est plus mobilisé que jamais.

Pour intervenir sur les matériaux, l’artiste a utilisé diverses technologies, du jet d’eau à la machine à découper, à l’ordinateur. Elle trace dans les surfaces des formes qui rappellent parfois des motifs autochtones, parfois un aménagement urbain.

Problèmes d’eau

Au centre de la salle d’exposition, deux installations prennent des dimensions architecturales. Pikogan, qui signifie « abri » en anichinabé, propose une haute structure arrondie, à l’image de celle érigée par les ancêtres nomades de Caroline Monnet. Mais la structure de l’artiste est construite avec des tuyaux de plomberie, évoquant les problèmes d’eau courante criants dans les communautés. « Ajourée, la structure porte des ombres gracieuses au sol. Cependant, le matériau suggère aussi, avec acuité, que 56 communautés autochtones du Canada n’ont pas toujours accès à l’eau courante », lit-on sur le mur d’à côté. À côté de Pikogan, Des fissures jaillit la lumière évoque une forme d’habitation plus moderne, rectangulaire, avec des cloisons percées, d’où jaillit tout de même une lueur d’espoir.

La première œuvre réalisée par Caroline Monnet a dans le cadre de ce cycle s’intitule Maniwaki, qui est la terre de ses racines maternelles. Le mot « maniwaki » signifie « terre de Marie ». L’artiste a utilisé des membranes pare-air et un aggloméré de bois pour créer une forme ronde. « C’était la première exploration de cette idée du cercle par rapport au carré. Cette idée de l’habitacle vraiment carré, standard, une boîte, par rapport à une façon de faire plus traditionnelle qui est tout en rondeurs, où tout le monde est inclus », explique-t-elle.

« Ici, les matériaux sont importants non seulement pour ce qu’ils symbolisent sur les plans formel et métaphorique, mais également pour ce qu’ils dépeignent au sujet des conditions de vie bien réelles des familles vivant dans des habitations institutionnelles »,lit-on sur le mur de l’exposition. « Dans la majorité des cas, les maisons des réserves, souvent sans accès à l’eau potable, ont été construites à la hâte avec des matériaux pauvres prescrits par le gouvernement. Les familles y vivent entassées les unes sur les autres et sont régulièrement affectées par divers problèmes physiques et physiologiques. »

Caroline Monnet ne se définit pas a priori comme une artiste engagée, mais elle reconnaît que sa formation en sociologie a sûrement une influence sur son art. « Ça n’est pas une volonté première de faire de l’art engagé, dit-elle. Mais je sens une responsabilité sociale en tant qu’artiste de parler des choses qui me touchent et de contribuer positivement à la société. »

Ici, les matériaux sont importants non seulement pour ce qu’ils symbolisent sur les plans formel et métaphorique, mais également pour ce qu’ils dépeignent au sujet des conditions de vie bien réelles des familles vivant dans des habitations institutionnelles.

Ninga Mìnèh

Caroline Monnet, Musée des beaux-arts de Montréal, jusqu’au 1er août

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