Le regard métaphysique de Yann Pocreau

Yann Pocreau, avec la collaboration de Guillaume Poulin, «La Lune, pour moi, le 20 juillet 2018» (détail), 2018
Photo: Collection de l'artiste Yann Pocreau, avec la collaboration de Guillaume Poulin, «La Lune, pour moi, le 20 juillet 2018» (détail), 2018

Yann Pocreau n’a rien d’une étoile filante. Depuis une quinzaine d’années, il ne cesse d’étonner. Toujours autour de la photographie, sa pratique a pris plus d’un virage, s’est enrichie d’une fois à l’autre. Le voilà, à quarante ans, devant une impressionnante série de projets aussi éclatés que complémentaires, entre ses débuts à la galerie Blouin-Division (après dix ans passés chez Simon Blais) et la sortie d’un inusité livre-œuvre d’art public. Pas de doute, 2021, c’est son année.

Ça commence au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM). Comme un gamin, il s’émerveille de voir sur la façade l’affiche de son exposition, Les impermanents, aux côtés de celle de Jean Paul Riopelle. C’est un privilège, reconnaît-il. Un privilège paradoxal : se trouver à la fois sous la lumière du peintre sacré et dans son ombre.

L’expo tout juste inaugurée est à cette image. Une première salle éclairée, une seconde dans la pénombre. Des œuvres marquées, voire créées par la lumière du jour, d’autres nées en pleine nuit. Et un récurrent motif circulaire qui rappelle la lune, ou le soleil.

« La lumière, c’est la clef de voûte »,dit Yann Pocreau, rencontré à 24 heures du vernissage (virtuel) de son premier solo dans un grand musée. Tout tourne autour d’elle, qu’elle soit solaire ou lunaire, ou artificielle, comme celle d’un projecteur de diapositives. La lumière révèle et, de manière métaphorique, elle donne vie. Mais elle peut brûler aussi, à l’instar d’un papier photographique trop éclairé. Ce n’est pas sans raison si Les impermanents et sa tonne d’œuvres inédites sont traversées par la fugacité de la vie et des choses.

Photo: Collection de l'artiste Yann Pocreau, «Les astres», 2018-2020

« L’idée de ce portrait, signale l’artiste devant Impermanences 01, qu’il considère comme l’œuvre-synthèse, c’est de dire à quel point l’expo parle de la fragilité, du temps, de la vie, de la mort. »

Pour Sylvie Lacerte, qui signe le commissariat de l’expo, Yann Pocreau a désormais « un regard métaphysique ». « Son travail, dit-elle, porte sur la pérennité et l’éphémérité. Et la dialectique entre ces deux pôles crée une tension. »

La lumière, une matière

La tension, palpable, donne du rythme à l’expo. Dans la première salle, elle s’exprime par l’alternance de couleurs éclatantes, qui ont pris de l’importance avec les années chez Pocreau, et des tons près du noir et blanc.

Au cœur du dialogue, une mosaïque polychrome intitulée Ces choses qui me manqueront. Sur les trente épreuves qui la composent, certaines ont été imprimées sans fixateur. C’est-à-dire que ces images finiront par s’effacer, laissant comme seules expériences soit le souvenir, soit un trou blanc.

Au-delà de cette expérimentation du caractère volatil de la photo, l’artiste a cherché à faire passer la réalité immatérielle au stade matériel. Ainsi, les cyanotypes Bleus élémentaires ont été tirés à la lumière lunaire et solaire, lumière qui s’est imprimée sur le papier (sur la soie, dans ce cas) pendant un long laps de temps et sous l’influence des variations d’humidité. Intitulées Rayons solaires, les seules sculptures de l’expo — des tubes en laiton debout, du plancher au plafond —, représentent des jets de lumière. Ils sont un rappel des expérimentations architecturales de Pocreau, sa première signature, et de ses récentes œuvres d’art public.

Ces « rayons solaires », véritables œuvres in situ, conçues en fonction de l’endroit, ne transforment pas nécessairement la salle. Elles donnent cependant à la lumière cette incontournable présence, ce rôle de clef de voûte sur lequel repose la pratique du photographe et de celui, en particulier, de Yann Pocreau.

Une constellation de portraits

« Le retour au matériel, c’est une extension de l’atelier, dit le principal intéressé. Le processus de création a pris de l’importance. » Non sans risques, car le processus vient avec une variable parfois incontrôlable. « J’ai une plus grande liberté, acquiesce-t-il. J’accepte que les choses soient imparfaites, altérées. »

La photographie actuelle tend beaucoup vers la collection d’images, de vieilles images, plutôt que vers la création de nouvelles. Au Québec, Michel Campeau en est devenu la figure de proue, lui qui semble avoir abandonné boîtier et lentilles. Yann Pocreau n’y échappe pas. Le portrait usé, altéré, d’Impermanences 01 est un exemple. L’album photo qu’il a récupéré et légèrement modifié pour créer l’œuvre Inaltérables, un autre.

 
Photo: Collection de l'artiste Yann Pocreau, «Les impermanents», 2017-2021

Et il y a le clou de l’expo, dans la pénombre de la seconde salle : l’imposante série Les impermanents, 74 portraits du XIXe siècle achetés par l’artiste chez le brocanteur. Il n’a pas lésiné sur le processus, chacune de ces « cartes de visite » ayant été perforée à plusieurs endroits. Placés au-dessus d’ampoules, ces trous dessinent les constellations d’étoiles connues de l’être humain.

« On n’est pas grand-chose dans l’univers. Nous sommes des déjections stellaires, deviendrons poussière d’étoiles », commente l’ex-directeur du centre Clark, en évoquant l’anonymat dans lequel sont tombés les 74 femmes et hommes de son œuvre.

Cette série, comme les diapositives de La Lune, pour moi, le 20 juillet 2018 qui l’accompagne ici, découle d’une résidence à l’Observatoire du mont Mégantic. Séjour, confie-t-il, qui l’a transformé. « Mégantic m’a permis de relativiser, de philosopher. Je suis plus existentialiste. »

Son attrait pour le patrimoine et les technologies obsolètes, « analogiques », précise-t-il, est présent depuis cette expo de 2008 qui l’a révélé à la galerie Lilian Rodriguez, aujourd’hui fantomatique. Treize ans plus tard, sa réflexion sur le temps, sur la fugacité de la vie, sur l’imminente fin a pris du volume. L’importance donnée aux objets célestes, à leur présence lumineuse et cyclique, imprègne sa pratique d’une belle humilité. Sans doute, il n’est qu’une étoile, mais pas filante. Son œuvre est là pour en témoigner.

Ses quatre moments en 2021

Les impermanents, au Musée des beaux-arts de Montréal, jusqu’au 1er août 2021

Traversées minérales, à la galerie Blouin-Division, en mai

Oeuvre processus, livre photographique, 312 pages, oeuvre d’intégration au CHUM, en mai ou juin

Leurs effigies, oeuvre d’art public, jetée Alexandra, ville de Montréal, en septembre



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