Tomber à la renverse avec Marie-Claire Blais à la Fondation Molinari

Vue partielle de l’installation «S’écoulent les jours, loin derrière l’oeil» (2021), de Marie-Claire Blais, à la Fondation Molinari
Photo: Marie-Claire Blais Vue partielle de l’installation «S’écoulent les jours, loin derrière l’oeil» (2021), de Marie-Claire Blais, à la Fondation Molinari

Au tour de Marie-Claire Blais et de Caroline Cloutier de montrer les fruits de leur résidence à la Fondation Molinari. Le programme, généreux en temps de montage, ouvre une fois de plus un dialogue fécond avec les œuvres du maître de l’abstraction et avec l’architecture du lieu, une banque transformée par le peintre en atelier. Alors qu’à l’automne, Caroline Cloutier occupait les deux étages et que le coffre-fort, vestige conservé, était réservé à Marie-Claire Blais, c’est l’inverse aujourd’hui. À Blais la vedette et à Cloutier le second rôle (voir encadré).

Blais adopte ici l’installation en proposant deux œuvres inédites d’envergure où se conjuguent paysage, abstraction et architecture. Pour sa dernière expo en date — à la galerie René Blouin qui, en juillet dernier, tirait sa révérence après 34 ans d’existence pour s’unir avec la galerie Division —, elle jonglait déjà avec les motifs de labyrinthe et de grille, des archétypes qui structurent notre façon d’habiter l’espace.

Dans les œuvres sur les murs, des schémas simples, mais calculés, rivalisaient avec les taches d’acrylique bleu ou rose imbibées dans la toile de jute libre que des entailles parfois laissaient choir. Par des jeux de pliage et d’ondulation, les toiles gagnaient en volumétrie, jusqu’à suggérer des corps intimement emboîtés, sous l’effet de couches superposées. À la Fondation, les toiles ont audacieusement quitté le mur et dans l’espace s’incarne la ligne d’horizon qui habituellement campe l’infini dans les tableaux figuratifs.

Ciel envoûtant

S’écoulent les jours, loin derrière l’œil est la pièce de résistance qui attend le public dans la salle principale. Des tiges en bois dressent des lignes verticales et obliques, des vecteurs qui orientent le regard. La structure évoque le cône de vision, modèle mathématique au cœur de l’invention de la perspective linéaire en peinture, influent moteur de l’art occidental. Avec elle, à la Renaissance, les artistes ont rendu l’infini commensurable, le monde fini à l’intérieur d’une représentation pensée pour un point de vue unique extérieur au tableau, un œil désincarné et dominant. La puissance symbolique d’un tel régime visuel a été depuis décortiquée par maintes théories, faisant voir les liens avec le capitalisme, le patriarcat, le colonialisme et la science moderne.

Photo: Guy L’Heureux Vue partielle de l’exposition «Fragments», de Caroline Cloutier, à la Fondation Molinari

L’œuvre de Blais déconstruit l’ordre et les a priori de cet outil de mesure. Elle redonne au corps et à la multiplicité des points de vue leur importance, une mobilité déstabilisante et ludique accentuée par la présence au sol de toiles de jute, les fragments en désordre d’un ciel envoûtant, teinté par la tombée du jour ou de l’aurore. Ciel et terre se trouvent renversés, la séparation abolie, le corps entremêlé dans cette expérience d’une attraction indéniable qui tire le maximum de l’espace et de l’éclairage, savamment étudiés. Blais, en architecte de formation, ne les a pas négligés.

Le déclencheur de l’œuvre se trouve d’ailleurs dans un détail du lieu, une section de granit au sol qui sépare le plancher de l’ancienne banque, entre le marbre et le bois, zonant les espaces. Cet automne, c’est par une œuvre sonore que Blais en explorait l’existence. L’artiste poursuit ainsi une expérience des limites — physiques, perceptuelles et symboliques — amorcée dans ses œuvres du passé. La toile activait ces traversées, avec sa trame colorée, suggérant des portes ouvertes en transparence ou devenant un objet dans l’espace, voire en brouillant les frontières entre beaux-arts et artisanat.

Dans les replis

Et Molinari dans tout ça ? Une de ses œuvres à l’entrée de l’expo rappelle qu’il était loin du paysage et de l’horizon, fervent qu’il était de la bande verticale. Mais Trapèze violet (1976) annonce quand même des obliques. Surtout, c’est sa palette en grisaille, qui déroge des couleurs toniques connues du peintre, qui a frappé Blais, y retrouvant son enclin pour les entre-deux et les couleurs d’une autre source d’inspiration : Pier and Ocean #10 (1915) de Mondrian, envers qui Molinari, en bon plasticien, était aussi redevable.

Dans ce tableau transitoire, le pionnier de l’abstraction jetait les prémisses du néoplasticisme qui allait extraire du paysage les composantes essentielles d’un langage voulu universel. Comme lui, Molinari a opté pour des aplats colorés, l’inverse de la fenêtre ouverte suggérée par la perspective. Son épuration jouant sur la planéité du support exacerbait plutôt le pouvoir structurant des couleurs et le dynamisme de la perception, réintégrant ensomme le corps dans la rencontre avec l’œuvre. Cet enjeu, Blais le travaille à sa façon.

À l’étage de la Fondation, la visite procure d’autres ravissements. Les toiles en jute deviennent une structure horizontale s’élevant du sol et traversant l’espace aux qualités domestiques. La mémoire des gestes posés se réfugie dans leurs replis, refusant au regard une image proprement linéaire du temps et de l’infini. Des œuvres anciennes offertes en pourtour, des dessins au pigment sec et au crayon permettent de jauger que, à ces questions qui se profilaient en amont dans sa production, Blais donne aujourd’hui une incarnation marquante.

Le coffre-fort de Caroline Cloutier

Elle est photographe, mais ses oeuvres ont des airs de peinture abstraite géométrique. À la Fondation Molinari, elle a mis en image des plaques de verre, imprimées sur de longs papiers, libres. La fragilité évoquée s’harmonise avec les parois desquamées du vieux coffre-fort, anéantissant ce symbole du capital. Cloutier compose ses photos avec peu, d’ailleurs. Dans son volet à l’automne, elle offrait un échantillon de ses fascinantes compositions, captant les effets de la lumière naturelle sur de modestes pliages de papier. Jouant avec la profondeur illusoire et réelle, ses oeuvres partagent avec l’art de Molinari un goût immodéré pour les permutations et la sérialité.

Horizons intérieurs / Fragments

Marie-Claire Blais / Caroline Cloutier, à la Fondation Molinari, 3290, rue Sainte-Catherine Est, jusqu’au 9 mai



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