De Visu - La grande illusion

Il y a l'art et l'histoire de l'art. Un Himalaya d'oeuvres accumulées au fil des millénaires et d'innombrables savants prêts à relever le très beau défi de l'escalade herméneutique.

Tout est dans la manière. La confrontation engendre le pire, le pas pire comme le meilleur. Souvent, les ascensionnistes de l'art empruntent des sentiers battus, mille et une fois traversés, piochant dans les lieux communs du métier, avec, à l'arrivée, les mêmes écoles esthétiques enchaînées comme des perles sur un collier, les mêmes sempiternelles étoiles du pinceau adulées comme des rock stars.

Parfois, d'audacieux varappeurs se détachent des cordées et partent à l'aventure. Quand elle réussit, l'échappée belle mène à des cimes vierges, offrant un point de vue original et neuf sur le monde.

La Grande Parade. Portrait de l'artiste s'inscrit dans cette seconde tradition audacieuse et exceptionnelle. L'équipe du Musée des beaux-arts du Canada a été lancée sur cette randonnée par un livre pionnier de Jean Starobinski, paru en 1970, le fameux Portrait de l'artiste en saltimbanque. Une sorte de carte vers le sommet au trésor.

Un extrait de l'étude paraît en introduction du catalogue. S'interrogeant sur le fructueux attrait artistique des images du clown, du saltimbanque et de la vie foraine, Starobinski admet d'abord une explication d'ordre extérieur, ce monde de la piste représentant, «dans l'atmosphère charbonneuse d'une société en voie d'industrialisation, un îlot chatoyant de merveilleux, un morceau demeuré intact du pays d'enfance». Il ajoute ensuite à ce plaisir de l'oeil «un penchant d'un autre ordre, un lien psychologique qui fait éprouver à l'artiste moderne je ne sais quel sentiment de connivence nostalgique avec le microcosme de la parade et de la féerie élémentaire». Plus intéressant, dans la plupart des cas, il serait possible de parler d'une forme d'identification, le choix de l'image d'un clown par exemple n'étant pas seulement «l'élection d'un motif pictural ou poétique, mais une façon de poser la question de l'art».

Fascinante fusion

L'exposition présentée depuis le mois dernier à Ottawa pose et repose la question à l'aide de quelque 200 oeuvres, et pas les moindres, les grandes signatures se disputant la vedette, de Picasso à Lucian Freud, de Calder à Louise Bourgeois, d'Otto Dix à Degas. Et c'est Tiepolo qui lance La Grande Parade, l'intrigante relève des artistes par les pitres enfarinés, avec son Mondo Novo daté de 1765 (il en existe en fait trois versions), une scène de carnaval de village, un étrange théâtre à l'envers dont tous les personnages tournent le dos, la foule anonyme gommant les différences de classes, en prélude au monde nouveau qui se prépare.

La suite dans l'immense dédale s'organise autour de huit autres thèmes, La Parade, Ecce Homo, A portrait of the Artist, Fin de partie, Chahut et chaos, Monstres et merveilles, Corps célestes et Arlequin. Le tout a le mérite de souligner jusqu'à plus soif la fascinante fusion du saltimbanque et de l'artiste. Voici Pierre Ensor qui se travestit avec un chapeau fleuri tandis que Picasso ose un Autoportrait à la Perruque et représente Le Peintre Salvado en Arlequin. Là c'est Pierre Sorin soumis à un déluge de tarte à la crème.

Jean Clair, le commissaire de l'entreprise, souligne que cette floraison signe la déchéance de l'image des artistes modernes et contemporains «une lente décadence, une décrépitude du métier». Dans son vidéo intitulé Peintre (1995), tout simplement, le performeur Paul McCarthy s'affuble d'un gros nez, d'une perruque hirsute, de grandes oreilles molles pour devenir un artiste ridicule de l'expressionnisme abstrait. Il étale de la merde avec un pinceau surdimensionné. L'allégorie indécente ne se raffine pas quand un collectionneur vient lui sentir le derrière. Ailleurs, la piste sera la métaphore close de notre monde désenchanté, le théâtre grotesque d'un univers en plein naufrage métaphysique. Et vogue la galère!

Le parcours jongle de manière inhabituelle avec les genres et les catégories, mêlant les oeuvres modernes et contemporaines, les toiles, les installations et les extraits de films, les photos et les vidéos. Cette perspective éclatée, foisonnante, attentive aux parentés inavouées, a le mérite de gommer les ruptures artificielles trop souvent prises pour réelles et indubitables en histoire comme en histoire de l'art. La traversée au pas de charge montre l'unité transhistorique des créateurs, chacun creusant finalement le même sillon de sens. La filiation demeure une certitude, l'originalité une prétention aux marges de l'empire du sens.

En même temps, l'affaire a des défauts reliés à ces qualités. À la longue, l'exploration de la métaphore starobinsquienne tourne à vide. La Grande Parade s'éparpille et se perd. Au bout de quelques salles, le visiteur inattentif aux subtiles démarcations introduites et justifiées dans le catalogue, ne peut plus suivre. Pourquoi telle oeuvre se retrouve-t-elle dans telle salle, sous tel thème, plutôt qu'ailleurs? Quelle est finalement la différence entre s'autoportraiturer en clown et en photographier un? «Le Grand Capharnaüm aurait été un titre plus adapté à l'exposition, disait d'ailleurs un critique du Monde au moment de sa présentation en Europe. Elle est riche, assurément, mais surtout confuse, par moments chaotique, à d'autres exaspérante.»

Il faut connaître d'autres enjeux — en l'occurrence les chicanes opposant les différentes chapelles d'historiens et de critiques d'art —, pour comprendre la virulence de l'attaque. N'empêche, sur le fond, l'observation demeure aussi valable par rapport au nouvel accrochage de ce côté-ci de l'Atlantique Nord. Comme quoi, les meilleures idées ne font pas nécessairement les meilleures expos. Les deux avancent en cordée. Quand l'une s'épuise, l'autre est entraînée dans la chute, inexorablement...