Le couple COVID, ce nouveau flirt artistique

Carolyne Scenna (à gauche) et Isabelle Guimond confient avoir attendu à la dernière minute pour choisir ce qu’elles allaient présenter et comment. La confiance est reine.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Carolyne Scenna (à gauche) et Isabelle Guimond confient avoir attendu à la dernière minute pour choisir ce qu’elles allaient présenter et comment. La confiance est reine.

Un an de pandémie — et de confinement,de couvre-visages, de strict régime culturel — et, malgré tout, la vie continue. Il n’y a pas que du négatif. À en croire Marie-Michelle Deschamps et Celia Perrin Sidarous, et il n’y a pas de raison de ne pas les croire, la pandémie « a consolidé [leur] relation ». Même chose pour Isabelle Guimond et Carolyne Scenna : « Après un premier huis clos en décembre, on a décidé qu’on formerait un couple COVID. »

Aucune union maritale ici. Le flirt, purement artistique, s’est matérialisé dans des œuvres à quatre mains. La réouverture à Montréal des lieux d’exposition a donné l’occasion de les découvrir. Et a mis au monde deux collectifs. Celui formé par Marie-Michelle Deschamps et Celia Perrin Sidarous a été révélé à la galerie Bradley-Ertaskiran, dans Saint-Henri, et celui réunissant Isabelle Guimond et Carolyne Scenna, à Skol, centre d’artistes du centre-ville. Les quatre artistes affirment entamer de bon gré l’aventure, mais sans rejeter leurs carrières individuelles.

Ces couples COVID, en réalité, étaient en gestation avant mars 2020. Il ne manquait qu’une étincelle pour les faire éclore, mais c’est à une explosion sanitaire qu’on a eu droit.

Les deux cas se ressemblent jusque dans leurs composants inflammables : une longue amitié, des affinités esthétiques et des ateliers sous un même toit, derrière une même porte. Cet état de proximité a permis aux expos, planifiées depuis longtemps, de survivre à la pandémie.

Photo: Vincent Lafrance Détail de l'exposition «Phénomène du dortoir», d'Isabelle Guimond et Carolyne Scenna

« Notre projet était une forme de confinement, raconte Isabelle Guimond. On devait se confiner ensemble à Skol pour travailler à des performances, puis interagir avec le public. Finalement, on a été littéralement confinées. » Le contexte a modifié le contenu de l’expo Phénomène du dortoir (il n’y a ni performances ni interaction avec le public), mais il n’y a pas mis fin. « Tu m’enlèves les canettes de peinture ? Je ferai quand même des graffitis », résume une Carolyne Scenna imagée.

« L’atelier, c’est sain, tranquille. C’est comme aller dans une oasis », dit Marie-Michelle Deschamps, qui cherchait à fuir les vidéoconférences de son copain en télétravail. D’autant plus que l’atelier en question, dans le secteur Chabanel, est beau, lumineux et antianxiogène, clame sa collègue.

Il y a plus. L’atelier convenait au travail intime, autonome, moins coûteux, imposé par le confinement, la fermeture des magasins et la perte de revenus. « On a été forcées de se recentrer sur nous, estime Celia Perrin Sidarous. Ça a entraîné du travail plus intérieur, des petits assemblages, d’échelle modeste. »

La confiance est reine

« Tous les matériaux sont faits main. Les fusains et pastels, je les ai fabriqués à partir de pigments. Même le carton qui sert de socle, on l’a récupéré, dit Isabelle Guimond, en pointant la plateforme au cœur de l’expo à Skol. Tout est du upcycling [tendance de mise en valeur des déchets]. »

Céramiques sur la table, dessins et peintures, un drum de taille réelle en aluminium, une sinueuse corde au sol en papier Kraft et, dans une autre salle, une projection sur une toile translucide : l’espace est richement animé. Guimond et Scenna confient avoir attendu à la dernière minute pour choisir ce qu’elles allaient présenter et comment. La confiance est reine.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir À Bradley- Ertaskiran, l’éclosion du duo Marie-Michelle Deschamps (à gauche) et Celia Perrin Sidarous a pris forme dans la retenue. Les deux amies avaient leurs solos programmés à cette enseigne en même temps — expos qui viennent d’être démantelées — et ont décidé de réaliser trois oeuvres collectives.

À Bradley-Ertaskiran, l’éclosion du duo Deschamps-Perrin Sidarous a pris davantage forme dans la retenue. Les deux amies avaient leurs solos programmés à cette enseigne en même temps — expos qui viennent d’être démantelées — et ont décidé de réaliser trois œuvres collectives. « On voulait que nos pratiques se rejoignent dans les espaces communs », raconte Marie-Michelle Deschamps, en parlant du hall d’entrée et des corridors.

Dans ces lieux « interstices », elles ont placé les œuvres Bouquet, marquées du motif floral. « C’est l’idée d’une offrande, d’un échange », explique Celia Perrin Sidarous. Deux de ces bouquets fusionnent la photographie propre à elle et le travail en céramique de sa partenaire, l’image de l’une posée sur un socle, des retailles en émail de l’autre par-dessus.

La superposition de l’émail sur la photo, signalent-elles, est un clin d’œil à une méthode commune de travail : à l’horizontale, sur de grandes tables, par accumulation. Ces bouquets sont leur véritable point de convergence, « le dialogue entre les deux expos ».

Synchronie et symétrie

Le dialogue est à la base des collectifs, en particulier de ces deux duos nés lentement, dans l’attente. Un dialogue naturel, lié au besoin de s’exprimer au même moment, du moins dans le cas de celles qui sont derrière l’expo Phénomène du dortoir. Sous ce joli nom décrivant la synchronisation des règles chez les femmes, elles ont travaillé sur le thème de l’adolescence, pour ce qu’elle représente comme moment libérateur et charnière dans une vie.

Isabelle Guimond se souvient d’avoir envoyé, dès 2016, un dossier dans un centre d’artistes. Le déclic n’a pas eu lieu à ce moment, mais dans leurs têtes, les artistes savaient que ça arriverait.

« On a déjà partagé un espace ouvert, où l’on se faisait dos. Sans s’en rendre compte, on travaillait sur des choses similaires. Il y avait une émulation naturelle. Au lieu d’être froissées ou de penser que l’autre nous copiait, on voulait garder ce lien. »

Photo: Celia Perrin Sidarous et Marie-Michelle Deschamps MMDxCPS «Bouquet II», 2021

Avec le temps, l’espace physique est devenu un « atelier intérieur ». « Phénomène du dortoir, c’est devenu nous. Il n’y a jamais de perte dans nos conversations », dit Isabelle Guimond.

Pas de copier-coller, plutôt une influence réciproque, reconnaissent aussi les deux autres artistes. Amorcée en 2019, leur cohabitation est également naturelle. Dans leur atelier, un mur sépare leurs aires de travail. La symétrie de celles-ci trahit la même compréhension d’un espace.

« Ce qu’on lit, ce qu’on voit, ce qu’on trouve, on le partage, on se nourrit l’une de l’autre », affirme Marie-Michelle Deschamps. « Partager un atelier, ça veut dire être témoin du processus de l’autre », ajoute sa cocréatrice.

Si le travail à quatre mains existe, c’est qu’il a été précédé d’un regard à quatre yeux.

Les collaborations évoquées ici ont une vie au-delà des espaces d’exposition : deux des Bouquets de Marie-Michelle Deschamps et Celia Perrin Sidarous existent en version « affiches en édition limitée », alors qu’Isabelle Guimond et Carolyne Scenna ont produit un fanzine tout aussi précieux. Dans les deux cas, des exemplaires sont en vente, à petit prix.

Phénomène du dortoir

D’Isabelle Guimond et Carolyne Scenna, au Centre des arts actuels Skol, jusqu’au 10 avril.

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