La réalité virtuelle au coeur du désert

Selena,  une mère  guatémaltèque, fait recréer  son image  de façon  numérique.
Legendary Photo : Chachi Ramirez Selena, une mère guatémaltèque, fait recréer son image de façon numérique.

En 2017, le cinéaste mexicain Alejandro G. Iñárritu (Babel, Birdman, Le revenant) est devenu le premier artiste à présenter au Festival de Cannes un projet de réalité virtuelle. Et quel projet ! Intitulée Carne y Arena (Chair et sable), récompensée aux Oscars en 2018, l’installation immersive de réalité virtuelle offre un aperçu, en toute sécurité, de la peur, de l’angoisse et de l’humiliation que vivent les migrants et réfugiés du Mexique et d’Amérique centrale aux frontières des États-Unis.

Pour ce qu’il appelle une « sorte d’ethnographie semi-romancée », le réalisateur a recueilli plusieurs témoignages de ces gens qui, fuyant les gangs criminalisés, la corruption des autorités et des conditions de vie misérables, ont risqué leur peau dans l’espoir d’offrir une existence plus douce à leur famille. Ensuite, Iñárritu a demandé à quelques-uns d’entre eux de revivre des bribes de leur histoire pour la caméra.

« Il n’y a pas d’acteurs ici. Ces histoires que les migrants reconstituent pour nous sont celles qu’ils ont véritablement vécues. Pour l’occasion, ils ont même enfilé certains des vêtements qu’ils portaient au moment de franchir la frontière », explique-t-il dans la démarche artistique affichée à l’entrée de l’installation. « Au cours des dix années durant lesquelles ce projet a mûri dans mon esprit, mon intention première a toujours été d’utiliser la réalité virtuelle pour explorer et représenter de manière personnelle la condition humaine des migrants. »

De Cannes à Montréal

Après avoir été présentée à Mexico, Milan et Los Angeles, Carne y Arena débarque enfin à Montréal, à l’Arsenal Art contemporain, dans une version optimisée par le Studio PHI.

Bouleversée par cette expérience où l’émotion l’emporte sur l’intellect, Myriam Achard, du Centre PHI, n’a pas eu de difficulté à convaincre Phoebe Greenberg, à son retour de Cannes, où un seul spectateur à la fois pouvait visiter l’installation d’une quinzaine de mètres carrés, de faire voyager Carne y Arena afin qu’elle soit vue par le plus grand nombre de personnes à travers le monde.

Grâce au Studio PHI, l’installation d’Iñárritu, créée en collaboration avec Emmanuel Lubezki, directeur photo et fidèle collaborateur, et ILMxLA, laboratoire de la Walt Disney Company, peut maintenant accueillir trois spectateurs à la fois, chacun évoluant en solo dans la pièce qui lui est désignée. Cette version optimisée, d’une vingtaine de minutes et d’une envergure de 745 mètres carrés, a été inaugurée à Denver, Colorado, en janvier.

Rien de mieux que de se glisser dans la peau de l’autre pour comprendre ce qu’il vit. À son arrivée, le visiteur doit abandonner ses effets à l’entrée. Puis, on l’envoie dans une pièce peu accueillante, où, se sentant démuni et laissé à lui-même, il découvre des objets ayant appartenu à des migrants. Dès lors, l’endroit lui paraît hanté, chargé d’émotion. Un signal sonore lui indique de se diriger dans une autre pièce où on lui remet un casque de réalité virtuelle.

Tiraillé entre le désir d’être acteur et spectateur, le visiteur est confronté une fois de plus à un environnement hostile, se laissant guider par les voix des réfugiés et des policiers, le bruit des pales d’un hélicoptère, ne souhaitant manquer aucun détail du drame qui se joue. Sur le qui-vive, il assiste impuissant à la scène qui se déroule autour de lui, regrettant de s’être trop approché des personnages et d’avoir ainsi vu la magie de la RV momentanément s’estomper.

À peine remis de ses émotions, le visiteur est invité à se recueillir devant une série de portraits filmés des participants de Carne y Arena, cadrés de près, le regard pénétrant. À la lecture de leur récit, raconté avec une efficace économie de mots, défilant sur leurs visages graves et silencieux, les images précédemment vues prennent une ampleur insoupçonnée. D’avatars aux contours parfois flous, ces migrants anonymes se transforment en êtres humains à part entière dont on ne peut plus ignorer les souffrances et les sacrifices. Saisissant.

À voir en vidéo

Carne y Arena (virtuellement présent, physiquement invisible)

Du 17 mars au 20 juin, à l’Arsenal Art contemporain