«Moving Through Time and Space»: Tomas l'incrédule

Vue d’une installation de l’exposition «Moving Through Time and Space», de l’artiste David Tomas décédé le 3 avril 2019.
Photo: Marilou Crispin Vue d’une installation de l’exposition «Moving Through Time and Space», de l’artiste David Tomas décédé le 3 avril 2019.

Son décès à 69 ans, le 3 avril 2019, nous a laissés totalement abasourdis. Nous attendions encore beaucoup de la démarche complexe et intelligente de David Tomas, démarche qui s’est trouvée soudainement interrompue. La disparition de l’artiste, anthropologue et théoricien nous avait été annoncée deux jours plus tard par courriel, par l’intermédiaire de l’envoi de la huitième  publication de sa revue artistique, « plateforme électronique de stockage et de diffusion », nommée PDF (Publication Document File).

La page couverture de ce numéro portait simplement son nom ainsi que les années de sa naissance et de sa mort. Suivaient des pages vides, remplies juste par des couleurs éclatantes. Un espace ouvert qui, à défaut de nous dire qu’il y a une vie après la mort, nous annonçait qu’il nous reste son art, qu’il reste l’art pour braver le néant. Tomas a élaboré une œuvre conceptuelle tentant de montrer ce qui est de l’ordre des idées, de l’invisible, et sa mort — la mort — semble avoir été un dernier sujet pertinent à sa création.

Le centre Dazibao nous offre non pas une rétrospective de son travail — son corpus d’œuvres élaboré sur 40 ans n’entrerait certainement pas dans l’espace-temps d’une galerie —, mais un aperçu de sa démarche à travers quelques pièces significatives. L’exposition se penche sur trois aspects de son œuvre : ses liens avec l’art conceptuel des années 1970, l’image comme type de document limité dans sa capacité à énoncer la réalité du monde et puis, dernier volet très riche, l’art comme économie. Une œuvre qui nous dit comment toute image est une forme de médiation distanciée du monde.

C’est entre autres ce que Tomas nous démontre dans son Histoire imparfaite du cinéma (2008-2009). Il y a mélangé des images de la construction d’un cinéma à Buenos Aires en 1959 et des images documentaires de la NASA. Même l’idée d’une image neutre, d’une photographie documentaire, transhistorique est ici réduite à de petites vignettes, fragments d’une époque, représentations datables de par le sujet représenté, mais aussi par le type d’image, de cadrage, de couleurs, de texture…

Le visiteur notera aussi comment Tomas a sondé le marché de l’art et ses rouages. Il a réalisé plusieurs expositions et vidéos sur le sujet, dont plusieurs furent présentées chez Artexte dans les dernières années, expos qui traient entre autres des catalogues de vente. Dans Lots (2013-2018), gigantesque rassemblement de toutes ces vidéos sur le sujet — qui dure plus de 26 heures ! —, il nous expose à la mécanique des ventes aux enchères. Il y montre la nature paradoxale de ce commerce de l’art qui semble à la fois glorifier l’intégrité de la démarche de l’artiste et qui pourtant la met en pièces pour la vendre par petits morceaux.

Ce phénomène de l’investissement et de la spéculation par l’art est ici présenté par des bribes de la litanie sonore des enchères avec le numéro des lots et surtout des prix atteints à coups de « hundreds of thousands » et de « millions ». Visuellement, le spectateur est confronté à des morceaux de noms connus, de dates de naissance et de mort des artistes, de prix de réserve, de bien des éléments énigmatiques pour ceux qui ne connaissent pas le milieu, mais très révélateur pour les initiés. Comme les indices à la Bourse…

Une expo qui demandera une grande attention et une grande sensibilité. Une œuvre qui mérite une rétrospective.

L’art et la pensée de David Tomas en ligne

Pour rendre encore plus accessible cette exposition au public, le centre Dazibao a mis en place une viewing room. Dans cette salle virtuelle, le visiteur aura accès à diverses vidéos, certaines en permanence, dont Lots 15 & 21 (2016), mais aussi à d’autres durant quelques jours à la fois. Jusqu’au 15 mars, vous pourrez regarder 1000 SECONDS : Five permutations on the theme of the last 200 seconds before 7 h 30 am, July 1916, the First Battle of the Somme (1974), puis suivra Portage (2004-2007). Cette salle permettra en plus de lire des textes du commissaire et théoricien qu’il fut aussi. L’amateur d’art pourra aussi parcourir l’oeuvre de David Tomas sur son site Internet.

Moving Through Time and Space, une sélection d’oeuvres vidéo de David Tomas

Au centre d’art actuel Dazibao, jusqu’au 24 avril