Résister à la séduction

L’exposition «Tropicana» de Juan Ortiz-Apuy
Photo: Paul Litherland L’exposition «Tropicana» de Juan Ortiz-Apuy

Il y a bientôt dix ans, le centre Vox, jadis consacré à la photographie, aujourd’hui à « l’image contemporaine », a ajouté une corde à son arc : les expositions pour jeune public. Planifiée depuis plus d’un an, la quatrième du genre arrive avec la réouverture des lieux de diffusion, après des mois d’incertitude. L’exposition Tropicana, de Juan Ortiz-Apuy, avec ses couleurs vives et un imaginaire sans fin, redonne facilement le sourire.

Tout n’est pas si rose. Les retrouvailles de Vox avec les 6 à 14 ans se font… à moitié. Si les familles demeurent les bienvenues, aucune école ne se déplacera. En raison des mesures sanitaires, Tropicana est amputée de son principal public. La précédente exposition, Teiakwanahstahsontéhrha’/ Nous tendons les perches (2017-2018), de Skawennati, avait attiré plus de 1000 enfants et adolescents venus en groupe scolaire. « Des écoles entières débarquaient par bus » se rappelle Marie-Josée Jean, directrice de Vox.

Il a fallu revoir le concept. Une brigade a été mise en place et c’est maintenant Vox qui se rend dans les écoles. L’expérience multisensorielle de Tropicana voyage bien : elle repose sur deux vidéos.

 
Photo: Avec l'aimable autorisation de l'artiste Juan Ortiz-Apuy, «Midnight Poison», 2020

L’environnement visuel et sonore proposé par l’artiste montréalais devait être complété, en atelier, par un volet tactile. Pour les mêmes raisons sanitaires, la manipulation d’objets n’est plus possible.

Produire et diffuser une exposition jeunesse n’avait jamais été sicomplexe. Vox, seul organisme à concevoir ce genre d’aventure, ne compte pas abandonner. Il faut dire que la demande pour accueillir ses expositions, en provenance même des États-Unis, est une motivation supplémentaire. « On ne s’attendait pas à cet intérêt, reconnaît Marie-Josée Jean. On travaille en amont. On doit réfléchir à la circulation de l’expo, à sa traduction. »

Diversité plastique

Le contact du jeune public avec l’art contemporain passe habituellement par des activités de médiation autour d’une œuvre existante. Vox fait ça autrement, se plaçant à la source de la création, selon sa directrice. « On invite un artiste à penser non pas juste des œuvres, mais une exposition, un contexte de présentation, l’interaction avec les enfants, énumère-t-elle. [Le concept] est presque arrimé aux programmes scolaires. On regarde les angles morts et on arrive avec des propositions. »

À l’origine de Tropicana : faire prendre conscience des stratégies de séduction de la publicité. Vox a approché Juan Ortiz-Apuy, parce que sa pratique parlait déjà de fabrication de « l’image culturelle » et d’enjeux de consommation. « Il est arrivé avec une réflexion sur l’exposition à la pub dans les réseaux traditionnels et sociaux », dit Marie-Josée Jean.

En entrevue, comme lors d’un entretien vidéo mis en ligne pour l’occasion, l’artiste confie avoir voulu éveiller le sens critique en montrant comment « la diversité plastique remplace la diversité de la nature ». « Le langage de la pub, dit-il, instrumentalise ce qui est naturel, exotique. La vidéo montre comment on se sert du toucher et du son pour explorer les matériaux, comment, comme consommateur, on peut être critique de ce langage. »

Né et élevé au Costa Rica, Juan Ortiz-Apuy a puisé dans ses souvenirs d’enfance. Il vivait à l’orée d’une forêt, où l’offre touristique tenait dans des activités supposément authentiques, peu naturelles. L’exotisme de Tropicana, lui, est cousu de fil blanc, ce dont ne se cache nullement son auteur.

Ambiance luxuriante

Les objets zoomorphes, animaux exotiques et tout un univers en couleurs rêveuses prennent vie sous les yeux et oreilles. C’est la jungle Tropicana. Vox accueille même, en format moelleux et coussiné, une immense bouteille-girafe. Dans cette ambiance joyeusement luxuriante, les visiteurs, peu importe leur âge, ne peuvent rester insensibles. Les deux vidéos de Juan Ortiz-Apuy captivent. L’une révèle une sorte d’envers du décor, par des gros plans sur des produits de consommation et des doigts qui les grattent, les caressent, les agitent. L’autre, à voir idéalement en second lieu, est terrifiante, tant ce monde de rêve y apparaît menacé. Efficace métaphore environnementale.