Un chantier d’idées pour nos lendemains au MAC

«Qhamukile, Mauritius» (détail), 2019
Image: Zanele Muholi «Qhamukile, Mauritius» (détail), 2019

Des horizons d’attente fait partie des expositions temporaires thématiques mises de l’avant par le Musée d’art contemporain de Montréal (MAC) pour valoriser sa collection. Elle s’inscrit à la suite d’autres expositions organisées par la conservatrice Marie-Ève Beaupré, dont les réalisations depuis 2016 sont les signes palpables d’un franc dynamisme.

L’expo, qui regroupe des acquisitions récentes faites dans l’esprit de la redéfinition de la politique d’acquisition (voir encadrés), a trouvé une inflexion supplémentaire avec la pandémie, qui a bousculé la programmation en retardant l’ouverture et recentré l’attention sur les artistes de la communauté immédiate, en besoin de soutien.

Ainsi, le MAC, qui achète des œuvres d’ici et d’ailleurs, annonçait faire pour 2020-2021 « des acquisitions 100 % locales », dont certaines ont pu intégrer de justesse le parcours. Quelques-unes font aussi partie de La machine qui enseignait des airs aux oiseaux, l’autre expo de groupe qui constitue le cœur de la programmation en cours. Ces acquisitions sont arrimées à une campagne de financement toujours en cours, visant à doubler le budget annuel de 300 000 $. Ces efforts sont à saluer, bien qu’ils pourraient être encore plus grands.

Parcours sensible

Du reste, Des horizons d’attente parvient à mettre en valeur les pièces acquises auprès de 21 artistes en les intégrant avec cohérence dans un tout sensible et intelligent. En amorce, les œuvres de Myriam Dion, de Zanele Muholi, de Kapwani Kiwanga et de Caroline Monnet se répondent éloquemment avec leurs motifs, géométriques ou organiques, qui ne se limitent pas à leur dimension décorative, mais traitent d’enjeux politiques. Muholi déconstruit par l’exagération la figure noire exotique, ici camouflée dans le feuillage. Elle fait face à l’ample rideau de papier délicatement taillé de Dion, en référence à la façade de la Grande Mosquée d’Alep, détruite par les bombardements. Malgré leur grand pouvoir de séduction, accentué par le paravent en miroir de Kiwanga, ces œuvres évoquent la fragilité des ruines et les nécessaires guérisons.

Les œuvres suivantes jouent dans un répertoire plus intime, et dans un accrochage qui pourra indisposer, tant il rapproche les œuvres. Le malaise concorde cependant avec les sujets abordés, par la matérialité des œuvres qui, chez Cindy Dumais, Marie-Michelle Deschamps et le duo formé d’Andrée-Anne Roussel et de Samuel St-Aubin, entre autres, font du corps, de la rencontre et de la mémoire des réalités vécues à fleur de peau.

Des fleurs sont d’ailleurs discrètement nichées dans la sculpture d’Ashes Withyman. Elles sont l’offrande choisie par la conservatrice, qui les a cueillies sur le toit du musée, dans le jardin. L’ajout suit le protocole fixé par l’artiste, qui imagine son œuvre tel un sanctuaire. Elle porte la trace du processus qui a mené à son acquisition, symbolise le dialogue entre l’artiste et l’institution.

Photomontage: Yan Giguère «Visites libres», 2009-2013.

La discrétion assumée de cet échange fait place à la remarquable installation de Yan Giguère, Visites libres (2009-2013), qui a son espace dédié. La myriade de photos construit un panorama bigarré des lieux de vie et du vivre-ensemble, entre nostalgie et espoir. L’acquisition et la présentation de cette œuvre revêtent une importance particulière pour le témoignage offert en filigrane du milieu des arts visuels, la communauté dans laquelle l’artiste est engagé depuis longtemps, y posant la singularité de son regard.

C’est de territoires partagés dont il est finalement question dans la dernière section du parcours, judicieusement ponctué par une photo de Lorna Bauer, scrutant la façade vitrée d’une architecture patrimoniale. Le genre du paysage prévaut ensuite, avec les œuvres de Pierre Bourgault, d’Hannah Claus, d’Andrea Szilasi, de Michael Flomen et d’Anne-Marie Proulx qui s’écartent des représentations conventionnelles. Chez Proulx, les interstices entre les mots et les images ouvrent un fécond dialogue sur la nature avec son ami innu de la Basse-Côte-Nord. Les horizons, est-il permis de croire, annoncent des jours meilleurs.
  

Trois questions pour Marie-Ève Beaupré

En quoi les récentes acquisitions témoignent-elles de la vision du développement de la collection ?

Il est prioritaire de développer une collection publique qui illustre de façon éloquente la diversité culturelle des artistes, de faire une place spéciale à ceux qui émergent, d’être attentif aux pratiques actives à l’extérieur de la métropole, de respecter la parité des genres et d’inclure des artistes de différentes générations. Pour la grande majorité, il s’agit d’une première oeuvre acquise par le MAC pour sa collection.

Quels sont les défis posés par la pandémie ?

Nous avons dû inventer de nouvelles manières de travailler et de collaborer. Comment réaliser des acquisitions malgré le report d’expositions, la fermeture du musée et de nos espaces de travail, l’inaccessibilité de certains ateliers, les défis liés au transport, les interdictions de déplacement et de rencontre ? En complément aux visites d’ateliers virtuelles, nous avons mis en place une forme rhizomique de consultations.

Nous avons fait migrer nos outils vers le numérique, de manière à reproduire les relations de travail qui se développent habituellement en présence au musée. Nous avons travaillé virtuellement dans les salles avec les artistes afin de concevoir le parcours.

Quelle est l’idée motrice derrière l’exposition ?

Nous sommes responsables d’un présent chargé de dettes écologiques et d’iniquités sociales. Notre époque vit simultanément plusieurs crises interconnectées. Nous avons légitimement des horizons d’attente à l’égard de l’avenir ! Les oeuvres exposées témoignent de préoccupations politiques, féministes, sociales, esthétiques, matérielles, spirituelles, poétiques, linguistiques, identitaires propres à notre époque. L’objectif était d’offrir un portrait des acquisitions récentes dans une perspective perméable au changement de paradigme que nous traversons.


Vers un «MAC temporaire»

Alors que le musée s’apprête à faire des annonces concernant le chantier de son agrandissement, qui le fera migrer vers un « MAC temporaire », qu’arrivera-t-il de la collection, au-delà de la gestion de son entreposage ? Pas question de la laisser en dormance, déclare Marie-Ève Beaupré, qui, avec les renforts d’Eunice Bélidor, directrice de la galerie FOFA, veut se tourner vers le numérique et la vidéo, très présents dans les pratiques et plus adaptés au nomadisme à venir.