Se frotter à l’art, en vrai

Isuma Collective, «Heading Home» (arrêt sur image), tiré de «One Day in the Life of Noah Piugattuk», 2019
Photo: Avec l’aimable permission d’Isuma Distribution International Isuma Collective, «Heading Home» (arrêt sur image), tiré de «One Day in the Life of Noah Piugattuk», 2019

« Un petit orgue mécanique », indique le Larousse  : « il servait à apprendre des airs de chansons aux serins ». Désormais, à Montréal, la définition chapeaute non pas de vétustes boîtes à musique, mais une centaine d’œuvres récentes, plusieurs réalisées sous l’effet de l’actuelle crise sanitaire.

C’est avec l’exposition La machine qui enseignait des airs aux oiseaux, entre autres, que le Musée d’art contemporain (MAC) rouvre ses portes. Cette expo, vaste par son nombre d’artistes (34), d’œuvres et de thèmes, était en dormance depuis octobre, dans l’attente de la réouverture des musées. Rares sont ceux qui l’ont vue — l’auteur de ces lignes n’en fait pas partie. « Les artistes passés au début du montage [en septembre] n’ont pas vu grand-chose. Une minorité a vu l’expo achevée, tout en marche, avec l’éclairage… » concède son cocommissaire Mark Lanctôt.

C’est une recherche sur des artistes de la scène locale et sur des œuvres mécaniques qui a fait surgir la serinette. Lanctôt et son équipe ont vu, dans cet instrument musical lié au marché des oiseaux exotiques, « un sous-texte colonial ». L’expo s’inscrit dès lors comme une critique de l’Occident et de « la foi absolue dans le progrès technique ».

« La mainmise de l’être humain sur la nature, ce délire à vouloir tout contrôler, soutient le commissaire, a mené à [la crise] écologique, aux inégalités. La serinette est intéressante par ce qu’elle dit au sujet de la technologie et de l’existence avec les autres. »

Le vieil orgue met en relief un autre aspect de la recherche initiale : la capacité de l’humain à apprendre par la pratique, par l’écoute. C’est du langage incorporé. « Un langage incorporé est lié au faire, dit Mark Lanctôt, à une passation des connaissances, plutôt qu’à une accumulation de savoirs [qui survient] dans des rapports de proximité, familiaux, communautaires. »

Le corps du visiteur

La machine qui enseignait… met en valeur une pléthore d’objets, d’images, de sons, ainsi que, élément peu anodin, la présence du visiteur. L’exposition s’arrime mal à la diffusion virtuelle. « L’objet [artistique] sert d’interface entre la vision, la réalité de l’artiste et l’expérience, la subjectivité et même le corps du visiteur », signale le conservateur du musée montréalais. En d’autres mots, il a regroupé des œuvres qui portent les traces autant de leur création que du contexte de diffusion.

Et les mesures sanitaires ont imposé leur loi. Le visiteur ne franchira pas Browsing (2017-2020), immense photo de Kelly Jazvac en forme de rideau, en fonçant sur ses lattes, mais en suivant un corridor. Samuel Walker doit se contenter d’une installation vidéo pour son Shower Me With Tenderness (2020), alors qu’il pensait en faire un projet de réalité virtuelle.

Photo: Charles Cousins, Art Gallery of Alberta Luanne Martineau, «The Knitter Woman», 2020

Marlon Kroll a modifié ses œuvres jusqu’à la dernière minute. Son motif de départ, un pied de chaise allongé comme une palme, est devenu une palme de ventilateur, puis a pris la forme d’un organe. L’échange d’air et l’infection des corps ont influencé l’artiste né en Allemagne.

Le contexte de la pandémie affectera aussi la lecture des œuvres, dès le rez-de-chaussée. Autour des machines-prothèses de Jacques Bilodeau, pièces que le visiteur n’expérimentera que des yeux, sont exposés des corps par-dessus d’autres — c’est la documentation historique Celebration of the Body (1976) du collectif N.E. Thing Co. En haut de l’escalier, le commissaire a placé une installation de Sheena Hoszko, dotée d’une clôture. « L’œuvre, dit-il, rappelle comment les corps peuvent être contrôlés dans l’espace culturel, comment la biopolitique est plus présente que jamais. Elle se lirait différemment s’il n’y avait pas la COVID. »

Frottements et poignée de main

Mark Lanctôt se fait cependant rassurant : « Le show est visuellement très riche. Il y a énormément à regarder. C’est peut-être cliché, mais il y a vraiment un peu de tout, pour tous. »

L’expo évoque la mécanisation de l’art, parle d’expression, de traduction, de transmission de connaissances, pointe des rapports entre humains, et entre l’humain et la nature. Mark Lanctôt admet avoir du mal à proposer un meilleur résumé qu’une telle énumération.

Les artistes, tous basés à Montréal, ont attiré son attention parce qu’il retrouvait dans leurs œuvres le concept de « transmédialité » — la création par combinaison de disciplines. Il cite le travail en vidéo et en performance d’Eve Tagny ou encore celui d’Erin Shirreff, qui recourt à la sculpture et à la photographie.

Si plusieurs d’entre eux ont préféré créer de nouvelles œuvres, la sélection finale comprend des choses ciblées dès le départ. Tel est le cas de Lithophone (2019) de Thomas Bégin, œuvre mécanique et sonore portée par le frottement de pierres.

« L’idée de la pierre, des éléments naturels, du contact », note Mark Lanctôt, se retrouve dans la série Fig. (2019) de Shirreff. La relation entre œuvres voisines est à l’image du processus derrière l’expo, basé sur l’écoute et l’échange.

Parmi d’autres « pierres angulaires », Mark Lanctôt signale la vidéo du collectif inuit Isuma dévoilée à la Biennale de Venise 2019, ou encore l’installation sonore de Scott Benesiinaabandan, artiste anichinabé. Dans la première, un interprète-traducteur fait le pont entre un Inuit et un Blanc, mais une poignée de main vigoureuse exprime l’écart culturel. Dans la seconde, on y entend une langue autochtone… sans traduction. Une tout autre expérience.

« Ce sont la matérialité, le son, la qualité physique qui entrent dans nos oreilles. C’est la manière dont notre corps est mis en cause qui permet l’expérience de cette langue », commente Mark Lanctôt, pour qui la piste sonore de cinq minutes prouve que le langage existe au-delà de la langue.

Notoire pour inclure les voix de la diversité, La machine qui enseignait… ne fait pas des enjeux identitaires une fin en soi, bien qu’ils aient été au cœur du processus. Mark Lanctôt assure s’être intéressé aux œuvres, non pas aux origines des artistes. Cela dit, il est conscient de l’importance de dépoussiérer l’image du MAC afin de mieux refléter la diversité des populations. « La question du langage et des corps est une bonne question transversale, mais elle est redevenue d’actualité, selon moi, avec les pratiques des artistes racisés et des artistes autochtones. »

Deux autres expositions sont inaugurées en cette réouverture du MAC. Les horizons d’attente regroupe les œuvres acquises en 2020 par le musée — que de l’art du Québec. Puis Vertigo Sea, titre d’une installation vidéo du Londonien John Akomfrah, qui dépeint « l’océan comme un lieu de terreur et de beauté ».

La machine qui enseignait des airs aux oiseaux

Commissaires, Mark Lanctôt et François LeTourneux. Au Musée d’art contemporain de Montréal jusqu’au 25 avril. À voir aussi : Les horizons d’attente et l’installation vidéo Vertigo Sea de John Akomfrah.