La mémoire et la mer

Une oeuvre pour mémoire. L'artiste René Derouin veut installer dans l'église de Baie-Trinité, sur la Côte-Nord du Québec, une oeuvre intitulée La Cathédrale des tempêtes, en souvenir des innombrables naufrages survenus sur le Saint-Laurent. Le grand fleuve, qu'on appelle là-bas la mer, aurait fait environ 100 000 victimes depuis la découverte du Nouveau Monde, dont 1012 personnes pour la seule tragédie de l'Empress of Ireland, en 1914.

«L'oeuvre fera partie de l'église, elle sera en harmonie avec l'architecture et les rituels de la communauté, dit l'artiste interviewé hier par Le Devoir. Il s'agit vraiment d'une oeuvre intégrée. C'est-à-dire que l'église sera toujours utilisée par les gens de Baie-Trinité avant comme après la réalisation de La Cathédrale des tempêtes. Ce projet s'inscrit donc très bien dans les tentatives de sauvetage du patrimoine religieux du Québec.»

L'oeuvre d'envergure, utilisant le bois et la céramique, devrait prendre forme progressivement dans les trois prochaines années. Une fois érigée, La Cathédrale des tempêtes fera couple avec le Centre national d'interprétation des naufrages du Saint-Laurent, lui aussi en construction à Baie-Trinité. Le bâtiment de la première phase, conçu par l'architecte Pierre Thibeault, vient d'être inauguré. À la fin de la seconde étape, le centre comprendra un bâtiment d'exposition, un hall d'accueil et d'information touristique, une salle multimédia, une aire d'interprétation, un centre de recherche et d'études et un centre de généalogie.

Les investissements requis pour l'ensemble de la phase 2 se chiffrent à quatre millions de dollars, la mutation artistique de l'église comme telle étant évaluée à environ 250 000 $. «Si nous trouvons les fonds nécessaires cet automne, les travaux dans l'église commenceront au printemps 2005 et La Cathédrale des tempêtes devrait être implantée à l'été 2006», explique Réjean Langlois, coordonnateur du projet, rejoint à Baie-Trinité.

René Derouin semblait tout désigné pour ce travail. Récipiendaire du prix Paul-Émile-Borduas, une des grandes récompenses culturelles du gouvernement du Québec, il a produit de grandes installations sur le thème de la mémoire et des migrations. Il a notamment créé l'installation Migrations, pour laquelle il a fait réaliser 20 000 figurines, dont 19 000 furent larguées dans le Saint-Laurent en 1994.

Cette fois, René Derouin va d'abord s'attaquer au chemin de croix traditionnel, entièrement revu et corrigé. «Je vais en faire un chemin des naufragés, dit-il. J'ai rencontré le curé de la paroisse et l'évêque. Ils sont d'accord avec l'idée.» L'artiste doit aussi réaliser de grandes fresques polychromes en relief.

Des centaines et des milliers de statuettes en céramique prendront ensuite place dans des niches spécialement aménagées dans les murs intérieurs de l'église. Le public et les visiteurs de passage seront d'ailleurs invités à observer la réalisation de ces petites oeuvres intégrées à la grande. «C'est un work-in-progress, dit René Derouin. L'oeuvre grandira d'année en année.»

L'objectif avoué demeure évidemment la revalorisation de la région comme destination touristique. En automobile comme en célérifère, Baie-Trinité se trouve à environ 800 km de Montréal. M. Langlois cite des projections laissant planer la possibilité de rameuter pas moins de 25 000 personnes dans la petite ville de quelques centaines d'habitants, pendant la belle saison touristique. «Nous aurions alors un problème d'hébergement et de restauration», avoue-t-il, en précisant que ce problème sera lui aussi examiné par les autorités compétentes.