Le maître du burin et de la gravure n’est plus

L’artiste et graveur Louis-Pierre Bougie en 2014
Photo: François Pesant Le Devoir L’artiste et graveur Louis-Pierre Bougie en 2014

L’artiste et graveur Louis-Pierre Bougie, le maître du burin et de la gravure, malade depuis de nombreuses années, est mort à l’âge de 74 ans.

Considéré comme le « plus important graveur québécois de sa génération », l’homme avait gardé le burin comme principal outil de travail.

Né à Trois-Rivières, Louis-Pierre Bougie a étudié à l’École des Beaux-Arts de Montréal et à la Vancouver Art School, avant de parfaire sa formation dans les ateliers de maîtres parisiens. Il y pratique la lithographie chez Jacques de Champfleury, la gravure à l’atelier Lacourière et Frélaut, la taille-douce et les eaux-fortes chez René Tazé.

« Il a fait de très belles gravures à Paris. Il a fait aussi des livres », se souvient Isabelle de Mévius, propriétaire de la galerie le 1700 La Poste, qui a présenté une rétrospective de Louis-Pierre Bougie en 2013. Louis-Pierre Bougie a collaboré avec de nombreux artistes, notamment à travers la production de livres d’artistes. Citons François Xavier Marange, Michel Van Schendel, Paul Chamberland, Michel Butor, Jérôme Élie, Gaston Miron et Geneviève Letarte, pour ne nommer que ceux-là.

« Son œuvre établit une rupture avec les plasticiens, qui dominaient le paysage dans les années 1960-1970. C’était de la nouvelle figuration abstraite postmoderne, qui se préoccupe plus de la condition humaine et des différents états humains, la mort, la souffrance, l’isolement », dit Claude Morrissette, qui l’a représenté au cours des dernières années de sa vie. Sur le front populaire, Louis-Pierre Bougie avait notamment signé la célèbre pochette de l’album La cinquième saison, du groupe québécois Harmonium.

Isabelle de Mévius a rencontré Louis-Pierre Bougie au début des années 2000. « Il a toujours travaillé de façon un peu indépendante, Louis-Pierre, mais il avait été représenté par le galeriste Lacerte, se souvient-elle. C’était quelqu’un d’humble, de très concerné par son travail, très en paix. Il avait l’humilité des grands artistes. »

Pour Bernard Lévy, l’ancien rédacteur en chef du magazine Vie des Arts, c’est cette indépendance d’esprit qui a fait que Louis-Pierre Bougie n’a jusqu’à présent pas été l’objet d’une exposition solo dans un musée. « Toute sa vie, il s’est tenu à l’écart des modes, des tendances, des lignes esthétiques dominantes. C’est aussi pourquoi aucun grand musée du Québec ou du Canada ne lui a jamais consacré une exposition solo ou une rétrospective », écrit-il. Pour l’historien de l’art Michaël La Chance, le projet artistique de Bougie « traverse l’histoire de l’art, depuis Bosch en passant par Redon », comme il l’écrit dans le catalogue publié par les éditions de Mévius.

De retour au Québec, Louis-Pierre Bougie a participé à la fondation de L’Atelier circulaire, qui a contribué au développement de la gravure au Québec, et qui était dans le Vieux-Montréal avant son déménagement dans le Mile End. Discret, il jouait un rôle d’animateur par la seule force de son travail, invitant régulièrement des artistes de l’étranger à visiter, voire à s’établir au Québec.

« C’était un leader dans le monde de la gravure au Québec », dit Claude Morrissette. En entrevue, Isabelle de Mévius se souvient d’un homme qui marchait énormément, et qui avait notamment traversé le Canada à vélo. En 2013, c’est une exposition destinée à Louis-Pierre Bougie qui inaugure les locaux du 1700 La Poste, et qui relance la carrière de l’artiste. En 2019, Claude Morrissette, sentant la santé de l’artiste décliner, organise une nouvelle rétrospective à la maison de la culture Claude-Léveillée.

Dans le catalogue publié à l’occasion de la rétrospective du 1700 La Poste, l’historien de l’art Michaël La Chance écrit : « Je reconnais dans les dessins de Bougie une façon d’articuler le corps humain pour jouer du sentiment d’être présent au cœur de la complexité humaine. Car dessiner du modèle vivant, c’est regarder avec son corps, c’est mimer l’autre avec son corps. »

« C’est quelqu’un qui a parlé tout haut de ses expériences intérieures. Ses personnages, cela correspond à des choses qu’il vit par rapport à des gens », ajoute Isabelle de Mévius.

Bernard Lévy parle de sa façon de « se familiariser avec l’autre, l’étranger, mais aussi le double et la gémellité. Ainsi, l’artiste peint l’homme dans tous ses états : féminin, masculin, sexué, asexué, ange. Il dessine des personnages aux prises avec les séismes de la vie quotidienne : la soif, la faim la colère, la dépression, la peur ».

Louis-Pierre Bougie vivait en solitaire, et avait encore un atelier, qu’on dit bondé de tableaux, dans le Mile End. C’est sa nièce, Geneviève Bougie, qui le représentait jusqu’à sa mort.

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