Le chantier de Stéphane Aquin, le Nord-Américain

Stéphane Aquin devant l’œuvre de Jean Paul Riopelle, «Point de rencontre – Quintette» (polyptyque, détail), 1963, huile sur toile, 428 x 564 cm (5 panneaux). Paris, Centre national des arts plastiques. © Succession Jean Paul Riopelle / SOCAN (2021)
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Stéphane Aquin devant l’œuvre de Jean Paul Riopelle, «Point de rencontre – Quintette» (polyptyque, détail), 1963, huile sur toile, 428 x 564 cm (5 panneaux). Paris, Centre national des arts plastiques. © Succession Jean Paul Riopelle / SOCAN (2021)

Rétablir un climat de travail sain et respectueux, c’est le premier geste que devait poser Stéphane Aquin, le nouveau directeur du Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM), entré en poste en novembre. Et c’est ce qu’il a fait, assure-t-il, lors d’une entrevue accordée quelques jours avant Noël. C’est par contre sur un autre plan qu’il compte marquer la rupture avec l’ère Nathalie Bondil (2007-2020). Il veut replacer le MBAM de manière plus nette dans le giron nord-américain.

Sans dévoiler un seul trait de ses projets — « je ne te divulguerai pas une programmation que je n’ai pas le droit de divulguer encore » —, l’ancien conservateur maison en art contemporain (1998-2015) tient à rétablir les ponts avec les grands musées des États-Unis. Le travail avec « l’Europe, Paris et d’autres villes » se poursuivra, mais ne se fera pas au détriment de projets plus proches de sa « communauté ».

« Ma communauté, je la vois géographiquement : Québec, Canada, Amérique du Nord, Amérique du Sud… énumère-t-il. On essaiera de recentrer notre action dans un sens continental. » Faut-il s’en étonner ? Après la parenthèse européenne tracée par le passage à sa tête de Guy Cogeval (1998-2006) puis de Nathalie Bondil, le MBAM retrouve en Stéphane Aquin son premier directeur québécois depuis Pierre Théberge (1986-1997).

La crise de cet été a rendu manifeste la nécessité de réfléchir à l’avenir du musée. Outre le besoin de restaurer un climat de confiance au sein de l’équipe et avec la communauté, l’occasion est donnée de réfléchir à ce qu’on veut devenir.

 

« Content que vous soyez revenus » : le commentaire spontané d’un piéton croisé rue Sherbrooke aura permis de constater à quel point le nouveau directeur est un visage familier. On sortait à peine de l’entrevue réalisée à distance respectable dans un musée fantomatique. Le hasard de la rencontre sur le trottoir ne laissait pas de doute : Aquin, c’est le gars du coin.

Il a passé seulement 11 des 30 dernières années à l’extérieur du MBAM. C’est sous Théberge qu’il y a fait ses premiers pas, en 1990. Chargé de projet, il avait notamment travaillé pour l’exposition Riopelle, celle qui a inauguré le pavillon Jean-Noël Desmarais. Hors de la « maison », il a été jusqu’en 1998 le critique d’art du défunt hebdomadaire Voir et occupé, à partir de 2015, le poste de conservateur en chef du Hirshhorn Museum de Washington.

Le principal intéressé reconnaît que sa nomination peut s’apparenter à un retour au bercail. « J’ai beaucoup aimé mon expérience au Hirshhorn, dit-il, mais je n’ai pas avec lui le même sentiment d’appartenance que j’ai avec le MBAM, qui est en effet une sorte d’alma mater. C’est le musée que je comprends le mieux, qui m’est le plus proche en esprit et en cœur. »

La norme du travail en équipe

Pendant l’entretien d’une heure, Stéphane Aquin revient maintes fois sur le besoin de repenser le musée. La pandémie a certes mis sur pause la principale activité publique — l’exposition —, mais elle donne du temps pour planifier la suite. Pour réfléchir.

Diplomate, ou peu enclin à reparler de la controverse autour de sa prédécesseure, le Montréalais n’évoque le passé récent que par le mot « crise ». Il reconnaît cependant qu’il fallait se remettre à travailler en équipe. « On a mis en place une structure de planification des expositions. Ça a l’air un peu bête, mais il n’y en avait pas », admet-il.

« Ce qui est clair, c’est qu’on retourne à ce qui était avant, et qui est la norme dans les musées nord-américains : [la présence] d’une conservatrice en chef [Mary-Dailey Desmarais, en l’occurrence]. La programmation se fera en accord avec elle et son équipe », explique celui qui prône le « travail d’arrimage ».

Il insiste. « La crise de cet été a rendu manifeste la nécessité de réfléchir à l’avenir du musée. Outre le besoin de restaurer un climat de confiance au sein de l’équipe et avec la communauté, l’occasion est donnée de réfléchir à ce qu’on veut devenir. »

Il faut prioriser, poursuit-il, « notre action virtuelle ». Mettre au cœur de la réflexion « la pluralité, la diversité ». Ramener le principe du « artist first » — des pointes d’anglais font désormais partie de son parler. « Il faut écouter la voix de l’artiste, c’est fondamental. S’il dit d’aller à gauche, on ira à gauche. »

« L’idée, observe Stéphane Aquin, est de transformer une institution qui est un héritage du XIXe siècle, en musée du XXIe. » Il est heureux que Nathalie Bondil ait ouvert la porte à l’art-thérapie, il veut développer « le bras éducatif » qu’elle a mis en place et poursuivre sur la lancée de la section « Arts du Tout-Monde ». « On fera des embauches qui permettront de réfléchir aux façons de transformer le discours colonial du musée encyclopédique », affirme le directeur, sans évoquer la vaste équipe de conservation déjà en place.

Cela dit, pas question de se lancer dans un autre chantier. Il n’est pas contre l’idée d’une éventuelle expansion. Mais la pandémie a porté un dur coup financier, d’où l’abandon de l’aile Riopelle planifiée sous Bondil. Il sait cependant qu’un jour, il faudra « reconfigurer les espaces ».

Dans l’ADN de M. Théberge

Stéphane Aquin ne le cache pas : il se voyait un jour rentrer chez lui. Sauf que ce jour lui semblait encore loin. Il s’imaginait davantage quitter Washington et aller ailleurs aux États-Unis, tellement il a reçu d’offres. Le « right fit », finalement, l’a ramené à Montréal.

Il est ravi de la richesse de son expérience au Hirshhorn, où il a appris à dialoguer avec les institutions voisines dans une sphère fermée de pouvoir et de savoir. Au MBAM, un musée né de sa communauté, c’est le contraire qu’il retrouve : un lien fort avec la population. Ça le ravit. « La crise au musée n’aurait pas été aussi douloureuse si le courant de sympathie des Montréalais à son égard n’avait pas été si grand », estime l’ex-critique.

Il se met avec entrain au service de la communauté, afin de « lui offrir le meilleur de ce que l’on peut avec le meilleur de l’art de notre temps ». Comme lui, Mary-Dailey Desmarais est très branchée en art contemporain et ça se reflétera quelque part. Mais sans abandonner l’identité hétéroclite.

« Je vise l’équilibre. L’ensemble de ce qui définit [le MBAM] nourrira la programmation », promet Stéphane Aquin, en évoquant la scène locale, l’art canadien historique, les arts décoratifs ou l’art flamand, dont la collection est une « des plus belles » en Amérique du Nord.

Repensé, le Musée des beaux-arts de Montréal sous Aquin ne sera pas défiguré. Sans se réclamer héritier de Pierre Théberge, il reconnaît à son mentor la paternité de l’actuel ADN de l’établissement fondé en 1860. « C’est lui, dit-il, qui a syntonisé le musée sur les fréquences modernes et contemporaines. M. Théberge avait différentes lignes de pensée, portées par une adéquation de high and low art. [L’expo] Tintin, c’est lui qui a fait ça. »

Stéphane Aquin, qui a signé de nombreuses expositions, dont Warhol Live (2008), continuera sur cette lignée, à l’instar de Cogeval et de Bondil. La voie qu’il compte tracer avec Mary-Dailey Desmarais puisera autant dans le grand art que dans le populaire, dans le classique que dans la musique, la mode, la bande dessinée… À suivre, après le confinement.

 

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