Le doigt à l'honneur

Pour sa nouvelle oeuvre présentée chez Pierre-François Ouellette Art contemporain, l'artiste gatinois Alexandre Castonguay a changé quelque peu l'esprit de ses interventions. La technologie de pointe, omniprésente dans son travail, est toujours aussi discrète, mais sa vocation est différente. Plutôt que de prendre en charge le spectateur et l'image qu'il projette, elle se met entièrement à son service, selon un principe plutôt bien réfléchi d'interactivité. Sur le mode du jeu, le tout renvoie à la photographie.

Trois oeuvres de Castonguay sont actuellement en montre à Montréal. Le Musée des beaux-arts de Montréal présente Le Dessin des passions (1998) alors que le Musée d'art contemporain de Montréal a inclus Générique (2001) dans la présentation de ses acquisitions récentes. Avec cette dernière, l'image du spectateur est manipulée en temps réel pour être inscrite en vidéo dans un dédale spatiotemporel qui donne envie de sonder les possibilités d'un système informatique développé par l'artiste et ses collaborateurs.

À la galerie Pierre-François Ouellette, Castonguay, avec une oeuvre en apparence fort simple, donne davantage de place au spectateur, intégrant cette fois des images produites par lui. Sur un fauteuil dont le design évoque les années 60 repose une caméra, une vieille Brownie Hawkeye de Kodak. Encastré dans le fauteuil, un écran d'ordinateur diffuse une image de l'espace dans lequel on se trouve. Détail important, l'image palpite légèrement avec le choc, même léger, de nos pas sur le sol. La curiosité nous apprend par la suite qu'il s'agit d'un écran tactile et que le toucher laisse à sa surface une onde semblable à celles que provoque tout contact avec un plan d'eau. Ainsi l'image donne-t-elle l'impression, sous le verre, d'être reflétée dans l'eau.

À ce moment, tous les dessins au doigt sur cette surface méritent d'être tracés, les effets ondoyants, parcourus du regard. Il ne s'agit là que d'une des deux manipulations d'images à l'oeuvre dans Digitale. Au mur, une image vidéo aux contours imprécis est projetée, en lente transformation.

Les deux images proviennent de la caméra trafiquée. L'ancienne boîte à images a été revampée en caméra vidéo. C'est elle qui fournit les images et on peut la manipuler à loisir. Ainsi, deux flots d'images circulent, le premier continu, l'autre fait d'instantanés. Les deux écrans sont activés simultanément par le visiteur qui profite de cet espace de participation. En pressant le bouton de l'appareil photo, le manipulateur suspend le cours du temps, mais l'image aussitôt se met à perdre sa relative précision, à s'effacer dans les limbes.

Les deux modes de diffusion des images sont en proie à cette précarité mise en scène par l'installation technologique. Deux flots visuels sont en constante évolution, en incessante perdition. Par là, l'oeuvre rejoint certains discours sur la photographie et la mémoire qui tendent à montrer l'incapacité de la photographie à réellement conserver les traces du réel que nous tenons tant à fixer pour la postérité. À vrai dire, toutefois, il ne s'agit pas là du principal intérêt de cette pièce aux rouages bien rodés. La disparition de l'image au mur ramène à l'avant un vieux truc liant le grain de la photographie et les pixels de l'image numérique. Mais le pont est quelque peu usé.

Le principal intérêt de la pièce réside en ce que celle-ci donne toute la place à cette idée autrefois formulée par Roland Barthes et qui porte à réfléchir. Barthes disait que, pour lui, l'organe du photographe n'était pas l'oeil, qu'il craignait par-dessus tout le pouvoir du doigt lors du déclic photographique. L'image granuleuse projetée au mur, l'écran tactile et le déclic de l'appareil sont tous tournés vers cette insécurité liée à l'arrêt du temps. Le ton est juste, le dispositif bien rodé, la réflexion que la pièce suscite et sa manière de faire en sorte que les gens s'y posent un temps pour l'explorer en font un bon coup.

L'artiste donne ainsi un tour de vis supplémentaire à l'esprit qui gouverne son travail. Le volet recherche et développement de logiciels qui entoure les oeuvres de Castonguay est aussi accessible. Ce dernier offre en effet le code en source libre de ses programmes, de sorte qu'il propose au public intéressé la capacité d'utiliser les outils qu'il utilise pour sa propre création. Ces codes sont disponibles sur le site artengine.ca, en plus de textes fort instructifs de conférences données par l'artiste, qui enseigne depuis peu à l'Université d'Ottawa.