Avec Moyra Davey, l’expérience du monde est toujours intime

Moyra Davey, «Les fervents» (détail), 2013. Douze épreuves à développement chromogène, ruban adhésif, timbres postaux, encre. Collection de l’artiste, avec l’autorisation de greengrassi à Londres, et de la galerie Buchholz, à Berlin, Cologne et New York. 
Photo: Moyra Davey Moyra Davey, «Les fervents» (détail), 2013. Douze épreuves à développement chromogène, ruban adhésif, timbres postaux, encre. Collection de l’artiste, avec l’autorisation de greengrassi à Londres, et de la galerie Buchholz, à Berlin, Cologne et New York. 

La rétrospective non chronologique de l’œuvre de Moyra Davey, au Musée des beaux-arts du Canada, ne se présente pas vraiment avec un début et une fin. Elle nous plonge dans des séries d’œuvres où des motifs et des processus créatifs reviennent souvent. S’y entrecroisent des œuvres anciennes de l’artiste et celles de créateurs du passé. Mais c’est en fait tout notre rapport au temps et à l’histoire qui s’y trouve mis en scène.

S’il prend à gauche en entrant, le visiteur commencera son parcours par Les écrivains du métro, série réalisée de 2011 à 2014. Tout comme les gens qui lisent dans les transports en commun, ces individus qui écrivent semblent déplacés en ces temps et ces lieux peu invitants à l’introspection. Il faut vraiment vouloir écrire pour le faire là, malgré les mouvements, les trépidations, les bruits ambiants… Il y a quelque chose de très touchant dans cette série, une fragilité et une fébrilité hors du commun.

Davey a capté ces moments dans les métros de New York et de Londres. Elle nous y montre des gens écrivant — encore à la main — des notes sur un bout de papier, des phrases dans des calepins ou des cahiers… Certains écrivent-ils leur journal personnel dans un carnet ? L’écriture est encore une obsession pour certains individus. Et ce, même pour ceux qui ne font pas de la littérature un art ou un métier. Davey nous rappelle que nous écrivons, réécrivons tous nos vies en courant entre deux moments, entre deux destinations. Et dans cette écriture de soi, l’histoire de l’écriture pèse encore sur notre imaginaire contemporain.

Voilà une œuvre d’une grande sensibilité, à la fois personnelle, très intime et en même temps totalement ancrée dans des questions sociales actuelles.

Des expérimentations d’essayiste

Depuis les années 1980, Moyra Davey a produit un corpus d’œuvres photographiques et vidéo, mais aussi littéraires qui mélange les genres. Une œuvre qui est de l’ordre de l’essai, dans toute la profondeur du terme, une œuvre donnant lieu à l’expérimentation intellectuelle et artistique. Son œuvre pourrait être aussi qualifiée de conceptuelle. Mais il faudrait faire attention à ce qu’on essaie ainsi de définir.

L’expression « art conceptuel » pourra laisser croire qu’il s’agit d’une œuvre purement immatérielle, traitant d’idées abstraites, où la réalisation matérielle ainsi que le monde tangible seraient presque secondaires. Rien de moins vrai que cette réduction de l’art conceptuel et du concept d’idée. Et cela s’avère encore moins pertinent avec l’art de Davey. L’art conceptuel traite certes de l’immatériel, mais il sert à rendre visible ce qui semble échapper au regard, qui pourtant est fondateur du monde matériel. L’art conceptuel de Davey parle de manières de vivre, des us et coutumes, de relations humaines souvent teintées par une histoire qui pourrait sembler lointaine.

Le point central de cette expo est certainement cette salle où sont exposées des œuvres de la collection du Musée d’Ottawa, œuvres avec lesquelles la création de Davey a des affinités. Elles sont installées près d’une brillante vidéo de l’artiste, intitulée I Confess. On y saisit le fait que le présent s’écrit avec le poids du passé, mais que ce passé est filtré par notre expérience personnelle.

Dans cette salle, le visiteur retrouvera une série de photos montrant des gens dans le métro, série réalisée de 1938 à 1941 par Walker Evans, ainsi qu’une vidéo expérimentale de l’artiste Joyce Wieland de 1972. Dans cette dernière, l’écrivain Pierre Vallières parle, entre autres, des misérables conditions de vie de certains francophones au Québec à cette époque… Dans I Confess, Davey raconte son intérêt pour l’œuvre de James Baldwin, d’Hubert Aquin et de Pierre Vallières, qu’elle a connu personnellement. Elle y explique comment elle se plonge dans la lecture de son livre Nègres blancs d’Amérique

Elle n’essaie pas de comprendre Vallières et cette époque à l’aune des problématiques actuelles, mais en se remémorant des souvenirs de ces années. Elle raconte combien elle s’est sentie mal lorsqu’elle a appris que son père, un conseiller de Pierre Trudeau, a peut-être été un « artisan de la Loi sur les mesures de guerre ». Elle raconte aussi son malaise quand, encore de nos jours, elle entend quelqu’un parler français avec un accent québécois dans une rue de New York… L’Histoire pèse souvent lourd sur nos épaules, nous en sommes souvent les prisonniers.  

Confessions d’une enfant de la mémoire collective

Ce n’est pas vraiment un catalogue d’exposition, au sens conventionnel et convenu, au sens trop souvent normalisé du mot. Il s’agirait presque d’un roman ou d’un livre d’artiste. Celui-ci comporte d’ailleurs un fac-similé d’une des photographies pliées que l’artiste a l’habitude d’envoyer par la poste à des amis ou des personnalitésdu milieu de l’art. L’ouvrage, intitulé I Confess, évoquera pour le public francophone les livres de Sophie Calle. Voici une oeuvre ayant pour matériau ni tout à fait la photo, ni vraiment le texte, ni même le papier relié, mais les liens entre mémoire collective et souvenirs personnels. Une création élaborée avec le concepteur de livres Santiago da Silva. L’ouvrage de 169 pages, signé Moyra Dave, comporte aussi des textes de Dalie Giroux et d’Andrea Kunard. Il est publié par le Musée des beaux-arts du Canada et Dancing Foxes Press, de Brooklyn.

Les fervents

De Moyra Davey. Commissaire : Andrea Kunard, au Musée des beaux-arts du Canada. Jusqu’au 3 janvier.