La renaissance des résidences théâtrales

Sophie Ginoux Collaboration spéciale
Les acteurs de <em>La brèche</em> en répétition à l’Espace Go, en attendant que la pièce puisse être présentée devant un public.
Photo: Antoine Raymond Les acteurs de La brèche en répétition à l’Espace Go, en attendant que la pièce puisse être présentée devant un public.

Ce texte fait partie du cahier spécial Théâtre

Condamnés au silence, les théâtres ont dû faire le deuil de nombreux spectacles, mais surtout de leur mission première de rencontre avec le public. Toutefois, la création, elle, ne s’est pas tue et jouit même d’une spectaculaire embellie.

« Nous n’avons jamais autant travaillé que maintenant ! » avoue d’emblée Ginette Noiseux, la pétillante directrice artistique et générale de l’Espace Go, un centre de création montréalais qui s’est vu contraint, comme tous les théâtres de la région, de renoncer à présenter une grande partie de sa programmation en 2020. Le théâtre est cependant devenu une véritable fourmilière depuis sa seconde fermeture au mois d’octobre. La salle de spectacle centrale, mais aussi celle de répétition, les studios et même la salle de création de costumes accueillent des artistes.

Comment cela se fait-il ? « Nous avons fait le pari de la solidarité radicale, explique Mme Noiseux. Ce qui veut dire qu’en plus de poursuivre les résidences prévues cette année, nous avons décidé de payer les artistes même si leurs représentations sont annulées. » Un choix courageux qui s’est par exemple traduit par la préparation complète de la pièce La brèche, répétitions et décor compris, en attendant qu’elle puisse être enfin présentée.

Travailler, coûte que coûte

L’Espace Go n’est pas le seul centre de création qui s’active actuellement dans le Grand Montréal. Au cours des derniers mois, on a notamment vu naître trois laboratoires publics de création au Théâtre du Nouveau Monde, une captation audio de la pièce Pétrole au théâtre Jean-Duceppe, des vitrines artistiques à la Maison Théâtre. Le milieu théâtral a vraiment pris le taureau par les cornes pour passer à travers cette période agitée.

[La pièce] Mythe traite de notre rapport à la mort au sens large du terme. Il nous invite à accepter les choses non planifiées, à être résilients par rapport à l’inconfort. C’est très touchant de vivre cette expérience en même temps qu’on en parle.

 

Entre les murs du théâtre La Licorne, la fermeture s’est accompagnée de la captation vidéo de la pièce Fairfly, qui a bénéficié de plus de 1500 visionnements payants jusqu’à présent. L’institution a cependant été encore plus loin en ouvrant ses salles vidées de leur public aux compagnies qui en auraient besoin. « Nous aimons avoir un théâtre vivant et habité, indique le directeur artistique et général Philippe Lambert. Nous avons donc accueilli les troupes préparant des spectacles prévus au printemps 2021 dans la Grande Licorne, et mis la Petite Licorne à la disposition d’artistes et de petits groupes à différents stades de développement créatif. » Les compagnies La banquette arrière, Le Trident et Ondinnok, pour ne citer qu’elles, ont ainsi pu profiter gratuitement des installations du théâtre.

Un renouveau artistique stimulant

Installée en semi-résidence à l’Espace Go depuis le début du mois de décembre, l’artiste Mykalle Bielinski demeure relativement sereine malgré l’annulation de deux spectacles et la parution très discrète d’un livre. « Mon travail a moins de résonance que prévu cette année, dit-elle, mais je suis heureuse de disposer de plus de temps pour créer. Nous sommes habituellement toujours pressés, car nous n’avons accès aux salles que quelques jours avant nos représentations. Mais là, j’ai pu tranquillement retravailler la conception sonore de ma pièce Mythe. »

L’artiste a également été en mesure d’adapter son spectacle, qui devrait être présenté en salle du 19 janvier au 6 février 2021, pour respecter les consignes de distanciation physique sans pour autant perdre ce qui le distingue, à savoir son caractère chaleureux. Et très actuel… comme le confirme Mykalle Bielinski : « Mythe traite de notre rapport à la mort au sens large du terme. Il nous invite à accepter les choses non planifiées, à être résilients par rapport à l’inconfort. C’est très touchant de vivre cette expérience en même temps qu’on en parle. »

Rencontrer le public

Même si les théâtres ont réussi à donner un élan artistique manifeste à de nombreuses productions malgré leur fermeture provisoire, ils ont hâte de rouvrir leurs portes. « Les jeunes compagnies que nous accueillons en résidence sont heureuses de continuer à travailler. Mais elles veulent avant tout rencontrer le public », confie Philippe Lambert.

Un constat partagé par Ginette Noiseux, qui ne croit pas du tout en un théâtre virtuel : « Le théâtre est un art vivant pour un public vivant. Les gens aiment assister à quelque chose d’unique. Le lâcher-prise, une citation oubliée, un moment magique… Rien ne remplace ça. Et vu que les spectacles sont encore meilleurs en reprise, je peux d’ores et déjà vous dire que nous aurons une saison théâtrale d’enfer en 2021 ! »