Le désoeuvrement créatif de Tisiga

Joseph Tisiga, «In Lieu of Monuments Honour», 2020
Photo: Paul Litherland Joseph Tisiga, «In Lieu of Monuments Honour», 2020

Pour qui n’a pas encore découvert les œuvres de l’artiste Joseph Tisiga, l’expérience de son exposition à la galerie Bradley Ertaskiran pourra s’avérer inconfortable, mais aussi libératrice. Huiles sur toile, aquarelles et bas-reliefs de sa plus récente production se présentent comme les chroniques d’un quotidien troublé, proposant ainsi un regard lucide, fabulateur et amusé sur le contexte anxiogène de la pandémie qui les a vus naître.

Derrière l’imagerie débridée des œuvres dans lesquelles le public risque de reconnaître son propre désarroi, il y a l’artiste. Le communiqué introduisant l’exposition oriente d’ailleurs la réception par un ancrage biographique, précisant les circonstances de création des œuvres. Joseph Tisiga, né en 1984, membre de la nation Kaska Dena, les a produites dans l’isolement forcé, alors que, dans la foulée d’une rupture l’éloignant aussi de son fils, il venait de quitter Whitehorse (Yukon) pour s’installer à Montréal.

Pour l’artiste lauréat du prix Sobey en 2020, les récits personnels sont l’amorce d’une mythologie inventée à travers laquelle il explore la construction des identités culturelles, revisitant les images produites par le regard colonial ou des interactions entre Autochtones et allochtones. Une part de son travail aborde ces questions de front, comme au Musée d’art de Joliette, dans une exposition présentement fermée au public en raison des restrictions sanitaires, mesure dont l’arbitraire se fait ici encore cruellement sentir. Dans le corpus exposé — lié à l’Indian Brand Corporation, l’entité fictive qui sous-tend son travail depuis 2009 —, Tisiga remet en perspective des artefacts et des dispositifs muséaux qui ont fait « l’indianité » de l’Ouest canadien.

Figures hétérogènes

Chez Bradley Ertaskiran, les œuvres sont habitées d’une iconographie hétérogène qui puise dans l’actualité et dans un répertoire cher à l’artiste, combinant figures nouvelles et anciennes, tel son Red Chief. Le personnage à la tête scalpée a été vu auparavant dans Le Projet peinture, cet ambitieux portrait pancanadien dressé par la Galerie de l’UQAM, qui a révélé en 2013 Tisiga au Québec. Nu, le personnage arbore le stigmate que dissimulait un chapeau haut de forme, lequel, dans un décor où la végétation se fond à la clôture « Frost », s’anime curieusement. D’autres huiles, plus sommaires et d’une grande expressivité, font voir la figure de Gray rock qui révère les ancêtres. Sa masse grise dit la solidité des racines et le poids contraignant de l’histoire.

Alors que Tisiga, par des formules narratives imagées, reconnaît le caractère pluriel de ses origines, il voit dans le présent autant de questions. Dans Dream Catcher, il traduit sa désorientation avec le motif géant d’un labyrinthe esquissé sur la toile d’une tente. Sur ce support, allusion au nomadisme autochtone et à la prospection colonialiste, la palette de couleurs arc-en-ciel donne simplement le ton. Le motif d’arc-en-ciel, qui ne trompe pas sur ses liens avec la crise pandémique, hante aussi les aquarelles, plus nombreuses que les huiles, qui constituent, malgré leur taille modeste, les œuvres les plus captivantes de l’exposition.

Photo: Paul Litherland ​Sally Tisiga, «Grandmother of the Rocks and Ancient Land», 2020  

Elles représentent des mises en situation marquées par leur domesticité où un personnage se livre à des activités parfois loufoques pointant sa solitude. L’inertie et l’imagination, voire la rébellion, trouvent dans un divan le vecteur parfois comique de leur incarnation, quand ce ne sont pas des serpents qui font sortir de sa torpeur le personnage.

Des feux brûlent, se laissent contempler ou proposent un hommage, par exemple en mémoire à la baleine à bosse égarée, puis morte, dans le Vieux-Port ce printemps. Les paysages se confondent et les références à l’actualité se drapent du caractère fantastique de visions intérieures.

Les aspects conflictuels de la création s’expriment aussi dans la série de bas-reliefs présentés en grille, faisant lire sur fond de gazon synthétique les notes de l’artiste qui rumine et désespère. Les mots sont formés des mégots de cigarettes qu’il a fumées, puis transposés en plâtre et peints à l’aquarelle. « Tabac » et « Nature », chez Tisiga, ont depuis longtemps perdu leur exotisme pour former des récits exposant plutôt les questions de (re)conquêtes, capitalistes et territoriales. Ici en particulier, l’acte fastidieux qui a transfiguré les vils restes s’avère une expérience existentielle, cathartique.

Avec Sally Tisiga

Pour contrer l’ennui de sa mère, de qui il est séparé par les circonstances, l’artiste a eu l’idée de lui faire une place dans l’exposition. Autodidacte, elle présente des poupées qui incarnent des figures protectrices, des esprits sacrés issus des Premières Nations. Les sculptures ravissent par la virtuosité du perlage et les expressions de leur visage ; elles irradient au coeur de la galerie. Par cette réunion symbolique, Joseph Tisiga reconnaît le rôle de sa mère, survivante des rafles des années 1960, dans la transmission de leur culture, ferment incontestable de sa démarche.

A voice emerged from an empty room saying “get up”, telling me to “get up”. The apparition was paralyzing…

Joseph Tisiga, galerie Bradley Ertaskiran, 3550, rue Saint-Antoine Ouest, Montréal, jusqu’au 19 décembre.