Il faut vivre «En suspens» pour la voir

L’artiste Maude Corriveau ne pouvait pas imaginer dévoiler ses œuvres virtuellement. Il lui aurait fallu alors renoncer à son concept. Le projet est basé sur une contrainte: l’utilisation du verre dichroïque, ou iridescent. Les modulations de lumière et de couleur propres à ce matériau sont moins perceptibles devant l’ordinateur.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’artiste Maude Corriveau ne pouvait pas imaginer dévoiler ses œuvres virtuellement. Il lui aurait fallu alors renoncer à son concept. Le projet est basé sur une contrainte: l’utilisation du verre dichroïque, ou iridescent. Les modulations de lumière et de couleur propres à ce matériau sont moins perceptibles devant l’ordinateur.

Portes ouvertes ici, fermées là. Galeries privées, d’une part, le reste, d’autre part. Tout le reste ? Pas vraiment. Dans le secteur des arts visuels, la lutte contre la COVID-19 en zone rouge a instauré des situations à géométrie variable. À l’édifice Belgo, au centre-ville de Montréal, les trois centres d’artistes du quatrième étage ont dû annuler leurs programmations, alors que Laroche / Joncas et McBride Contemporain, deux galeries privées parmi d’autres, demeurent ouvertes. Sur le même étage.

Situé dans le Mile-End, le Pôle de Gaspé (5445 et 5455, avenue de Gaspé), habituel aimant à expositions, frôle la maison hantée. Ses sept centres d’artistes sont fermés depuis le 1er octobre. Mais au sixième étage d’une de ces adresses, Maude Corriveau attend les visiteurs de son exposition En suspens.

« Mon travail doit être vu en vrai », clame celle qui a son atelier deux étages plus bas. En suspens découle de la bourse qu’elle a obtenue en 2019 de la Fondation J.-Armand Bombardier, qui comprend aussi un prix de 10 000 $. Les règlements de la bourse stipulent que l’exposition doit prendre place « dans un lieu de diffusion montréalais pendant l’année suivant la bourse ».

 
Photo: Mike Patten «Main miroitante», 2020

Corriveau propose sept œuvres, des pastels sur papier réalisés en 2020. En suspens n’est pas qu’une exposition de dessin — ni de peinture —, tellement, chez cette diplômée de l’UQAM tout juste issue de la maîtrise en arts visuels et médiatiques, le processus est complexe, ponctué de nombreuses étapes. Il comprend des objets, débute par une mise en espace, se poursuit en photographie, en travail à l’écran, en projections murales et dans l’application de pastel sec. L’expo, sa mise en place, en est le point final. L’artiste considère En suspenscomme un projet de nature immersive. Il faut la vivre pour la voir.

« Je joue avec la perception, avec des jeux d’illusion, dans le lieu, commente celle qui pratique l’hyperdessin, ou dessin hyperréaliste. Je veux un mode plus installatif, afin de sortir du 2D. Le lieu [d’exposition] est important. »

Maude Corriveau ne pouvait pas imaginer dévoiler ses œuvres virtuellement. Il lui aurait fallu alors renoncer à son concept. Le projet est basé sur une contrainte : l’utilisation du verre dichroïque, ou iridescent. Les modulations de lumière et de couleur propres à ce matériau sont moins perceptibles devant l’ordinateur.

« Internet standardise, complètement, tu ne vois plus les textures, les échelles », juge l’artiste. Ses jeux optiques ne posent pas un défi du type énigme à découvrir, mais proposent une expérience physique à partir de l’acte d’observer.

Mise en abyme

« Ici, c’est le salon », signale Maude Corriveau au sujet du corridor où un portemanteau, une chaise et l’œuvre Fragments ondoyants ont été placés pour quiconque devra attendre son tour. Voilà un autre effet de la pandémie : on ne visite plus aussi librement une expo qu’avant. Le rendez-vous est de mise. Par respect des mesures sanitaires, deux visiteurs au maximum peuvent entrer dans la salle.

À l’intérieur, les couleurs pastel, chaleureuses et chatoyantes, frappent d’emblée. Elles débordent des cadres : les contours de ceux-ci ont été peints, le mur du fond, lui, a été entièrement recouvert de mauve. Au-delà des teintes roses, bleues ou lilas qui se répondent d’un mur à l’autre, ce sont des courbes architecturales, des drapés et leurs textures, des lignes et des angles — tous des motifs chers à l’histoire de l’art — qui se répètent, se reflètent presque.

Je joue avec la perception, avec des jeux d’illusion, dans le lieu. Je veux un mode plus installatif, afin de sortir du 2D. Le lieu [d’exposition] est important.

 

Un miroir, un vrai, contribue à la multiplication des points de vue, alors que la seule œuvre tridimensionnelle (et la seule Sans titre) tend à rappeler le fil conducteur de l’expo. Chaque dessin provient d’une image, qui elle provient d’un objet, qui lui provient d’une mise en scène.

De mise en scène à… mise en abyme. Si un objet comme un vase peut surgir dans une composition, ce sont les surfaces miroitantes et translucides qui dominent. L’artiste reproduit ce qu’elle a vécu en atelier.

« Ce n’est pas le vase, mais l’image du vase, précise-t-elle. Là, c’est un dessin qui imite un miroir. Je cherche à provoquer dans l’atelier des phénomènes optiques, que je capte en photo et qui sont plus importants que l’objet. »

C’est à l’ordinateur qu’elle modifie ses images, une intervention qu’elle qualifie de premier dessin. Elle y intervient parce que ses photos ne sont pas parfaites. Elle s’excuse : « Je ne suis pas photographe. » Sa quête de perfection ne vise pas à reproduire, dit-elle, la réalité, mais l’hyperréalité. Quelque chose de très subjectif, qui ne se peut qu’en… art.

Une année qui finit bien

Maude Corriveau semble heureuse. L’année 2020 si fâcheuse pour le milieu artistique (et pas seulement pour lui) se conclut pour elle sur cette bonne note. Une expo. Comme en janvier, alors que la dessinatrice de 34 ans débutait à la galerie Nicolas Robert, avec un corpus déjà marqué par la « représentation matérielle » de la lumière.

En suspens avait été annoncée en avril, puis en octobre, dans un espace du Belgo. Reportée deux fois, enfin inaugurée et… visitée, même si c’est au compte-gouttes : tous les jours, des gens se pointent, confie l’artiste. Elle ne peut demander mieux, d’autant plus que déjà, après une semaine, un point rouge synonyme de vente était accolé à une œuvre.

 
Photo: Maude Corriveau «Sans titre» (réflexion de Vague satinée 2), 2020

Pour cette dessinatrice qui tente de s’éloigner du tracé fin et précis et de favoriser des surfaces en aplat, plus vaporeuses, le confinement imposé depuis mars a été bénéfique. Comme elle est peu prolifique, le temps est son premier outil, son premier conseiller.

« C’est comme si le monde extérieur avait pris mon rythme. Je suis habituée à courir derrière [tout], je n’ai jamais le temps. La bourse [de la fondation Bombardier] m’a aussi aidée. Je n’ai pas investi cet argent dans des matériaux. Je l’ai utilisé pour prendre le temps de réaliser mes œuvres », dit celle qui a pu se priver d’une « job alimentaire ».

Le titre de l’expo rappelle néanmoins nos derniers mois, placés en attente de meilleurs jours. « Je me sentais comme en suspens dans un espace-temps, ailleurs, admet Maude Corriveau. C’est ce que je voyais avec les drapés, qui ont l’air de flotter. »

 

En suspens

De Maude Corriveau, 5445, rue de Gaspé, local 640, jusqu’au 13 décembre