Comment déménager la collection de Radio-Canada?

La murale de Robert Wolfe sera fragmentée pour former, réduite, une nouvelle œuvre.
Photo: Richard-Max Tremblay La murale de Robert Wolfe sera fragmentée pour former, réduite, une nouvelle œuvre.

Le visiteur de la tour Radio-Canada ne pouvait les manquer tant elles font partie des murs — parfois littéralement. Les employés de la société d’État qui les côtoient jour après jour s’en inquiétaient : qu’allait-il advenir, au déménagement vers la Nouvelle Maison Radio-Canada (NMRC), des quelque 300 œuvres d’art qui forment la collection du diffuseur ? Réponse : le décrochage commencera doucement, en janvier et février 2021. La large majorité des œuvres sera déménagée ; et la collection est bougée et retravaillée avec un précieux souci éthique. Coup d’œil.

« Il fallait envisager le déménagement de manière responsable », a indiqué en entrevue Emmanuelle Lamarre-Cliche, première directrice de la Nouvelle Maison de Radio-Canada et des projets spéciaux. « On se devait de trouver la meilleure façon de gérer les fonds publics [qui ont permis l’acquisition de ces œuvres], et d’emporter aussi l’histoire de l’ancienne tour. » Le choix : conserver autant que possible l’ensemble de ces pièces, acquises dans les années 1970 en marge de la construction de l’édifice sis sur ce qui était alors le boulevard Dorchester.

La plupart des créations seront donc déménagées. Une dizaine d’œuvres, jugées aujourd’hui majeures — À la source de Jean-Paul Riopelle, Les noces de juin de Jean-Paul Lemieux, Accélérateur chromatique 58 de Claude Tousignant, entre autres —, ont déjà des emplacements prévus à la NMRC. D’autres œuvres seront entreposées avant de trouver leurs nouvelles assises, « comme on ferait dans une maison quand on déménage », poursuit Mme Lamarre-Cliche. « On attend d’y vivre un peu pour être certains qu’on va accrocher les œuvres aux bons endroits. L’intention est d’en installer le plus possible, dans un espace trois fois plus petit, et à aire ouverte. Il y a plusieurs salles de rencontre qui devraient nous fournir assez de murs. » Certaines œuvres resteront peut-être entreposées.

Il fallait envisager le déménagement de manière responsable

 

La dizaine d’œuvres in situ est, forcément, casse-tête. La « pire » : la murale Bleu, blanc, rouge de Serge Lemoyne, créée, plâtre et acryliques, directement sur le mur. « La décision n’est pas prise pour cette œuvre », indique la directrice. « On sait comment on pourrait la déménager, on a des plans d’ingénieurs [pour le faire], on attend l’évaluation des coûts et on fait un appel d’intérêt », histoire de voir qui pourrait se porter acquéreur du pan de béton signé de 32 pieds sur 8 pieds et qui pèse six tonnes, soit le poids moyen d’un éléphant d’Afrique.

À pied d’œuvre

Toujours du côté des in situ, la murale tridimensionnelle de Guy Montpetit, l’installation en bois de Gilles Boisvert (Les oiseaux) et les deux triptyques de Louis Jaque seront déménagées et entreposées. Quatre pièces resteront dans l’édifice actuel : celles de Maurice Savoie, Cornelius Verhagen, André Théroux et François Déry. L’installation de Peter Gnass sera démontée, l’artiste en récupérera des parties ; la murale de Robert Wolfe sera fragmentée pour former, réduite, une nouvelle œuvre. « On a aussi d’immenses tapisseries, monumentales, qu’on peut déplacer facilement mais qu’on ne peut replacer, à cause de leur grande taille. On les conserve, on va voir si on peut tenter de les relocaliser. »

La démarche a exigé questionnements et imagination. Emmanuelle Lamarre-Cliche a travaillé avec Marjorie Godin, historienne de l’art chargée de la collection. « On s’est adjoint les services d’un muséologue qui nous a conseillés également sur la gestion du patrimoine ; on a retenu les services du photographe professionnel Richard Max Tremblay pour documenter les œuvres in situ et [composer des archives] ; on a retenu les services du Centre de conservation du Québec pour établir l’état de conservation de chacune de nos œuvres in situ et pour examiner la possibilité de relocaliser ou non ces œuvres. On a travaillé avec les artistes, avec les ayants droit et les successions si les artistes étaient décédés, pour assurer un processus transparent. »

Au fil de ce processus, Mme Lamarre-Cliche s’est-elle entichée de certaines pièces ? Rires. « Il y a en a deux : la Tousignant, magnifique reflet du pop art de son époque, un peu d’avant 1970, qui représente une cible, des cercles concentriques très colorés. Une œuvre qui est encore très de son temps. Et la murale de Robert Wolfe, aussi dans des couleurs très vives », poursuit la responsable, qui confie dans la foulée venir d’une famille d’amateurs d’art. Pour elle, la question ne s’est même pas posée : gérer la collection de « façon responsable, c’était la seule façon de faire ». Et la démarche a été depuis ses débuts l’objet d’une attention de la direction et du conseil d’administration, mentionne-t-elle.

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