Créer et exposer à géométries variables

Marthe Carrier, directrice de la galerie B-312, un des quatre centres d’artistes du Belgo, devant une partie d’une œuvre de l’artiste Rachel Echenberg. Le titre de son exposition est Conversations avec ma famille — «Conversations With my Family».
Photo: Valerian Mazataud Le Devoir Marthe Carrier, directrice de la galerie B-312, un des quatre centres d’artistes du Belgo, devant une partie d’une œuvre de l’artiste Rachel Echenberg. Le titre de son exposition est Conversations avec ma famille — «Conversations With my Family».

Le milieu des arts visuels a été pratiquement scindé en deux au début octobre, lorsque le gouvernement a imposé son défi de 28 jours pour contrer la COVID-19, défi depuis reconduit jusqu’au 23 novembre. D’un côté, les marchands d’art et propriétaires de galeries, autorisés à accueillir du public, à l’instar des magasins. De l’autre, des lieux de diffusion de tailles et de mandats variés, allant des musées aux centres d’artistes, en passant par les galeries universitaires ou maisons de la culture. Ceux-là devaient faire le deuil de leurs programmations.

Marjolaine Bourdua a été chanceuse. Atelier B, l’espace au sous-sol d’une boutique de vêtements qui devait accueillir sa troisième exposition à vie, est une entreprise marchande. L’artiste de 37 ans y a présenté des sculptures réalisées pendant la pandémie en réaction à la réalité numérique grandissante et regroupées sous le titre Des formes poussent.

Chanceuse, Bourdua, par ailleurs membre du centre Clark, mais pas insensible à la situation qui accable le monde de la création depuis mars. Le ralentissement de la diffusion a entraîné des baisses de revenus et a miné un écosystème déjà fragile. Ses œuvres découlent de réflexions sur la place de l’art dans la société, une réalité frappée « de plein fouet » en 2020.

Le Belgo, c’est particulier. Les galeries privées et les centres d’artistes vivent avec les mêmes risques sanitaires. Mais nous qui sommes soutenus par les conseils d’art, nous devons fermer. La question sanitaire a été évacuée, ce sont pour d’autres raisons qu’on a décidé de nous fermer.

 

« Mon exposition aurait pu s’intituler Des formes poussent… malgré tout », dit celle qui a continué à fréquenter son atelier, résolue à terminer ses sculptures. « Des formes poussent, insiste-t-elle, c’est aussi une manière de parler de la résistance de l’art dans un contexte difficile et oppressant comme celui que nous traversons. »

Avec raison, ce qui a germé de ses œuvres en polystyrène évoque la flore. « La pandémie a accentué la présence du motif floral. Le végétal est capable de s’adapter à un environnement qui se transforme. Je le vois comme une métaphore de la chose qui pousse, malgré tout », dit-elle.

Ouvert, pas ouvert

Si à l’atelier B, dans le Vieux-Montréal, des formes ont pu voir le jour, ailleurs, l’éclosion n’a pas eu lieu. À la galerie B-312, un des quatre centres d’artistes du Belgo — édifice du centre-ville de Montréal qui abrite davantage de galeries privées —, l’exposition d’octobre a été repoussée au printemps. Et sur celle de novembre planait le plus grand doute.

Marthe Carrier, directrice de B-312, trouve injuste le défi des 28 jours (maintenant allongé), qui a creusé l’écart entre deux types de diffuseurs. Selon elle, il traduit un manque de sincérité de l’État. « Le Belgo, c’est particulier. Les galeries privées et les centres d’artistes vivent avec les mêmes risques sanitaires. Mais nous qui sommes soutenus par les conseils d’art, nous devons fermer. La question sanitaire a été évacuée, ce sont pour d’autres raisons qu’on a décidé de nous fermer. Le gouvernement devrait dire ouvertement qu’il met la priorité sur l’économie », accuse-t-elle.

« Nous, on est considérés comme une usine », dit avec un bon rire François Vallée, directeur de La Chambre blanche, centre d’artistes de Québec faisant davantage dans la production que dans la diffusion. Résultat : l’endroit est autorisé à rester ouvert. Comme les usines.

La Chambre blanche peut encore recevoir dans ses laboratoires des artistes, et sa riche banque documentaire demeure accessible aux chercheurs. Mais ça se fait au compte-gouttes, pour respecter les mesures sanitaires. La demande a aussi diminué : moins d’expositions, moins de besoins de produire quelque chose. N’est pas Marjolaine Bourdua qui veut.

Les résidences de La Chambre blanche pour artistes étrangers restent également disponibles. En théorie. En réalité, les programmes sont en pause depuis mars. Les restrictions sanitaires les ont rendues inopérantes. « Les résidences pourraient devenir virtuelles, mais ça ne fonctionnerait pas. Une résidence, ce n’est pas seulement un lieu de travail, c’est un réseau qui se crée, c’est une aide aux artistes », rappelle François Vallée.

 
Photo: Atelier B Vue de l’exposition «Des formes qui poussent», de Marjolaine Bourdua, à Atelier B

Programmes inaccessibles

Pour se maintenir en vie, depuis sept mois, le milieu culturel a emprunté plus que jamais la voie du numérique. Une option peu attrayante, autant à La Chambre blanche qu’à B-312.

« L’art Web au Web, oui, mais diffuser une expo de la galerie sur le Web, c’est une perte », considère Marthe Carrier. Oui, B-312 sera animée par une programmation en ligne, mais parallèle à ce qui aurait dû être expérimenté en salle, comme des discussions sur le processus de création, similaires à des visites d’atelier. Le défi est autre. « Nous n’avons pas cette expertise, n’avons pas les ressources pour mettre en ligne des entrevues. On le fera si l’artiste le souhaite, mais on n’est pas la Fabrique culturelle », clame la directrice de B-312.

Le Regroupement des centres d’artistes autogérés du Québec (RCAAQ) vient de faire le constat que la pandémie a mis en évidence les inégalités du monde numérique et les a accentuées. L’organisme duquel sont membres 65 centres a mené une consultation intitulée « Enquête sur les besoins numériques des centres d’artistes autogérés du Québec ». Il en ressort que les programmes d’aide en ce domaine sont plus facilement accessibles à un centre qui a déjà « un budget annuel de fonctionnement égal ou supérieur à 200 001 $ [est] actif dans le domaine des arts médiatiques [et dispose] d’au moins un poste lié au numérique ».

Les besoins de base pour plus de la moitié des membres du RCAAQ, actifs dans les « arts visuels élargis », comme la galerie B-312, ne sont pas inclus. Précisons aussi qu’un quart des centres gère des budgets inférieurs à 200 000 $.

Une fois n’est pas coutume, l’enjeu financier est de taille. Y compris dans les centres d’artistes, dont 90 % de leur budget, en moyenne, dépend des conseils des arts. Si les gouvernements ont reconduit les subventions annuelles jusqu’en 2022, d’autres mesures sont restées hors de portée, dont celles destinées à freiner la perte de revenus de billetterie. Les centres d’artistes n’exigent aucuns frais d’entrée.

Le RCAAQ a aussi constaté qu’aucun de ses membres ne figurait parmi les 300 organismes de création, de production et de diffusion qui se sont partagés l’aide supplémentaire de 20,3 millions de dollars octroyée en août par Québec. L’impression d’avoir été oublié n’a été que plus grande quand le défi des 28 jours a été mis en place en octobre.