L’arbre comme métaphore

«Pont de Cartierville», Marc-Aurèle Fortin, 1925, aquarelle et pastel sur papier, 38,1 x 55,8 cm
Illustration: Collection privée «Pont de Cartierville», Marc-Aurèle Fortin, 1925, aquarelle et pastel sur papier, 38,1 x 55,8 cm

Un cigare, parfois, n’est qu’un cigare, et un arbre peut signifier beaucoup plus que lui-même.

Quand Marc-Aurèle Fortin (1888-1970) peint ses grands feuillus à profusion, il exprime une volonté de produire un art typiquement d’ici et de son temps, perspective alors partagée par les artistes sur tout le continent.

« Le Groupe des sept voulait créer une école canadienne et s’extirper de l’influence européenne, explique Sarah Mainguy, grande spécialiste de Marc-Aurèle Fortin. Les peintres des États-Unis voulaient engendrer un art plus authentiquement américain. Fortin cherchait la même chose. Il visait la création d’un art typique par les sujets et la manière de peindre. Chez lui, cette idéologie nationaliste et identitaire se manifeste dans les paysages ruraux, aux arbres gigantesques, ombrageant de vieilles maisons canadiennes. »

Mme Mainguy a cultivé sa connaissance passionnée en travaillant au Musée Marc-Aurèle Fortin, quand il existait encore, avant son intégration au Musée des beaux-arts de Montréal en 2007. Elle a ensuite réalisé un mémoire de maîtrise sur les années de formation de l’artiste, collaboré à une grande rétrospective de son œuvre au Musée national des beaux-arts du Québec, lancé le chantier de son catalogue raisonné, toujours ouvert.

Le grand arbre, 1925

Selon les estimations de Mme Mainguy, M.-A. Fortin a réalisé entre 5000 et 8000 œuvres. Quand Le Devoir lui a demandé d’en choisir une pour cette série estivale de portraits d’individus du peuple sylvestre québécois, elle a opté pour une huile de 1925 intitulée Le grand arbre, comme de fait.

Le sujet d’un vert profond occupe presque les deux tiers de la toile et son faîte comme sa base débordent du cadre. Le géant végétal enveloppe une maison à toit pentu. Deux minuscules taches bicolores évoquent les silhouettes humaines, un adulte et un enfant.

 
Illustration: Collection privée «Le grand arbre», Marc-Aurèle Fortin, 1925, huile sur toile, 92 x 145 cm

Il s’agit étonnamment d’un paysage urbain, situé sur l’île Jésus à Laval-des-Rapides, au bord de la rivière des Prairies, juste en face de Montréal. La petite maison blanche typique du boulevard des Prairies a depuis été agrandie et modernisée. Les arbres de la toile n’existent plus. Une croix de chemin voisine, toujours en place, a été croquée dans une autre toile.

« Ce n’est pas facile d’identifier les lieux précis représentés par Fortin, explique Mme Mainguy. J’essaie de le faire constamment pour le catalogue et je n’y arrive pas souvent. Pour les vues de Montréal, celles du quartier Hochelaga, c’est plus simple. Pour les grands arbres, ça se complique. Ils prennent le devant des œuvres et beaucoup ont disparu. C’est plus par l’architecture que je trouve mes repères. »

Le peuplier

Fortin, né à Sainte-Rose (maintenant un quartier de Laval), est reconnu comme le peintre des arbres et, encore plus précisément, comme celui des ormes. Il y en avait des millions et des gigantesques à son époque sur le continent. L’espèce a été anéantie par une maladie, comme le frêne disparaît maintenant, comme quatre milliards de châtaigniers d’Amérique ont été rayés du paysage au début du XXe siècle, comme les érables tomberont peut-être.

Le sujet de l’œuvre de 1925 semble être un peuplier. C’est ce que croit Mme Mainguy. C’est aussi ce que pense le professeur de biologie Alain Paquette, spécialiste des arbres québécois, consulté par courriel pour la peine.

Fortin lui-même, à son époque, se plaignait déjà qu’on détruisait des maisons ancestrales en les rénovant avec de la tôle et qu’on abattait des arbres pour faire des chemins pour les autos

 

« On peut observer facilement qu’à Montréal, les très, très grands et gros arbres en bordure de grands cours d’eau comme ici sont toujours des peupliers deltoïdes, écrit-il. Viennent ensuite, très grands (plutôt que très, très grands), les érables argentés naturellement présents dans les marécages et plaines de débordement. »

Le peintre a réalisé au moins trois versions de ce point de vue sur la berge. Une autre huile (intitulée Laval-des-Rapides) appartient maintenant à la Collection d’art canadien McMichael, musée près de Toronto consacré à « une célébration de l’art du Canada ». Une aquarelle montre ce qui semble un bouleau à papier à l’avant-plan, en automne, sous les bourrasques. Sa ramure agitée masque ou remplace les peupliers.

La charrette

L’aquarelle aussi est datée de 1925. L’artiste postimpressionniste amorce alors sa période dite des grands arbres, qui va s’étendre sur une bonne décennie et assurer sa renommée. Mme Mainguy a déjà répertorié et documenté une cinquantaine d’œuvres de cette production marquantes, et souligne que le peintre n’a jamais cessé d’immortaliser des cathédrales végétales.

« Fortin a beaucoup expérimenté avec différentes techniques, l’huile, l’aquarelle, le pastel, la caséine, la gravure, note la spécialiste. Je pense que l’arbre, par son feuillage, donne des masses avec lesquelles jouer. »

Elle ajoute que le « voyage de foin » constitue son autre sujet fétiche. « Il y a souvent une charrette, un village, une maison ou des personnages qu’on devine par touches dans ses œuvres traitant du paysage habité du Québec, dit-elle. Il a aussi beaucoup capturé la ville, le quartier Hochelaga vu de l’île Sainte-Hélène, ou Westmount vue du mont Royal. »

L’arbre n’est donc pas le seul sujet, comme dans certaines toiles d’Emily Carr de la même période. L’érable, l’orme ou le peuplier deltoïde s’inscrivent chez Forrtin dans une composition habitée, un paysage aménagé. À la limite, dans certains de ses tableaux régionaux, ils n’occupent pas plus d’espace dans la composition que les maisons ou l’église du village.

Le paysage

Ce travail documentaire typiquement québécois, régional, identitaire et nationaliste permet aussi de mesurer les effets destructeurs de certains aménagements. Le Québec a beaucoup, beaucoup abîmé ses paysages, détruit son patrimoine, anéanti des forêts, et le grand massacre a commencé du vivant du peintre.

Par contraste, quand on visite les environs de la montagne Sainte-Victoire chère à Cézanne ou les champs de Provence aimés par Van Gogh, on les retrouve souvent tels que ces artistes les ont saisis il y a un siècle et plus.

« Fortin lui-même, à son époque, se plaignait déjà qu’on détruisait des maisons ancestrales en les rénovant avec de la tôle et qu’on abattait des arbres pour faire des chemins pour les autos, commente Mme Mainguy. Je pense qu’il avait un rapport assez nostalgique aux paysages. Certains commentateurs ont remarqué qu’en peignant Hochelaga, il se plaçait du point de vue de la campagne pour montrer l’empreinte grandissante de la ville. Même ses vues du port de Montréal mettent de l’avant les éléments naturels, l’eau ou les arbres de l’île Sainte-Hélène. »

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