La campagne comme refuge et canevas chez Sara A. Tremblay

C’est dans ce pas si petit paradis que Sara A.Tremblay a établi son studio. En plein air.
Photo: Sara A.Tremblay C’est dans ce pas si petit paradis que Sara A.Tremblay a établi son studio. En plein air.

L’appel de la campagne était fort. Insistant. Et quand a surgi l’occasion de louer une maison au pied du mont Orford, une vieille grange dans le décor et une arrière-cour si vaste qu’un avion pourrait y atterrir, Sara A.Tremblay et son copain Drew Barnet n’ont pas hésité longtemps. Depuis l’été 2019, les deux artistes, elle visuelle, lui sonore, vivent là, loin de la frénésie culturelle.

C’est dans ce pas si petit paradis que la diplômée de l’Université Concordia en photographie a établi son studio. En plein air. Une toile blanche apposée sur un mur de la grange sert autant de rideau de fond que de surface à remplir. Et que photographie-t-elle ? Les récoltes. En quittant la ville, le couple s’est initié au jardinage.

« J’essaie de prendre en photo ce qui est disponible, dit-elle, ce que je cueille, ce qui est là, en ce moment. Ça revient exactement à mon compte Instagram habituel, des photos de la vie, de la belle lumière. Mon œil voit des photos à toutes les secondes. »

Ses nouvelles images, Sara A.Tremblay les réalise dans le cadre de 3 fois 3, la programmation « à distance » mise en place en juin par le Centre d’exposition de l’Université de Montréal. Trois artistes ont été invités à « présenter une œuvre qui interroge ou souligne la situation actuelle ». Le centre universitaire s’engageait à les diffuser sur les plateformes numériques pendant trois semaines. Après Paul Landon et Guillaume Adjutor Provost, Sara A.Tremblay clôt la série.

Photo: Sara A.Tremblay

« C’était une belle occasion d’avoir un peu de visibilité dans un moment où chacun est enfermé. Je savais qu’en août mon jardin serait à son pic et qu’il fallait que je fasse quelque chose. J’ai eu une raison de la faire », dit celle qui avoue avoir besoin d’une structure pour mener un projet. Autrement, c’est sans fin. « Endless », comme son terrain.

Son idée était toute simple : partager son mode de vie. « Nous sommes seuls, décidons de faire un jardin, de devenir un peu plus autosuffisants », confie-t-elle. Son travail artistique a toujours été relié à un lieu. La production de fleurs et de légumes lui fournit, cette fois, son matériel.

Faire une pause

Il y a trois ans, pendant l’été 2017, Sara A.Tremblay était partout. En duo avec la photographe Léna Mill-Rémillard, à Laval (salle Alfred-Pellan). En galerie privée, lors d’une exposition de groupe chez le Montréalais Nicolas Robert. Avec une double présence dans l’est du Québec, lors des deux Rencontres de la photographie, celles de Kamouraska et celles en Gaspésie. Depuis… Le ras-le-bol.

« Je n’en pouvais plus des paramètres et des obligations de performer. J’ai dit plusieurs fois que c’était fini. Je ne voulais plus faire de l’art. Trop de stress. Je le pense encore : je ne veux plus faire de l’art sur demande », nuance l’artiste, sereine.

J’essaie de prendre en photo ce qui est disponible, ce que je cueille, ce qui est là, en ce moment. Ça revient exacte-ment à mon compte Instagram habituel, des photos de la vie, de la belle lumière. Mon oeil voit des photos à toutes les secondes.

Avant de quitter Montréal, Sara A.Tremblay travaillait dans l’ombre, comme technicienne de laboratoire à l’UQAM. Une fois en campagne, elle a continué à faire les allers-retours. Le confinement y a mis fin. Celle qui reconnaît en faire toujours trop n’est pas restée inactive. Les Encans de la quarantaine, la plateforme de vente d’œuvres apparue au printemps sur Facebook, elle en est l’instigatrice.

Elle a voulu aider ses pairs, ses jeunes pairs, notamment ceux qu’elle croisait à l’UQAM, qui n’ont ni espaces de diffusion ni sous. Après quatre mois de bénévolat, de sa part et de la part de l’équipe qui l’a aidée avec Les Encans, l’essoufflement a pris le dessus.

L’opération a connu un tel succès — 85 000 $ remis aux artistes — que sa conceptrice ne s’imagine pas l’arrêter. Elle espère trouver du financement pour engager une relève. Il en va du salut de celle qui enseigne désormais à l’Université de Sherbrooke.

C’est le paradoxe de sa vie. Elle s’est réfugiée à la campagne pour « faire une pause ». « Nous ne voyons presque personne. C’est ce que nous cherchions », lit-on dans le mot de présentation de son projet pour 3 fois 3. Or, avec Les Encans, elle n’a jamais été aussi médiatisée.

L’accumulation

Le projet qui ramène sur la place publique, même virtuelle, sa pratique s’intitule Tout t’empêche. C’est un aveu d’anxiété, reconnaît-elle.

Des tournesols énormes, luxuriants. Des glaïeuls en quantité. 2000 pieds carrés où poussent aussi trois sortes de courges et des citrouilles, des melons, trois variétés de tomates, des fèves et des pois, puis des oignons, des choux, des carottes, des pommes de terre… La liste de ce qu’elle a semé est infinie.

« Même si je vis dans le paradis… J’ai tout ce qu’il faut, mais quelque chose m’empêche. Je ne peux pas juste faire des photos. Il faut que j’entretienne tout. Un terrain, c’est plus qu’un appart », constate cette fille de peintre, élevée à Québec.

À l’intérieur de sa bataille intérieure, Sara A.Tremblay réfléchit à ce que signifie photographier. Elle photographie depuis ses 15 ans — elle en a 37 —, toutes ses études depuis le cégep à Matane y ont été consacrées et son truc demeure l’accumulation d’images, analogiques, puis numériques, à l’instar de sa mentore, Raymonde April. Pour sa maîtrise à Concordia, elle comptait faire un atlas à partir de sa collection, inspirée par le célèbre Atlas de Gerhard Richter. La découverte du dessin et de la sculpture l’a fait dévier de son projet. Mais l’appareil photo est encore autour du cou : c’est ainsi qu’elle nous a accueillis.

Photo: Sara A.Tremblay

Elle rêve de faire un projet afin de réutiliser son matériel existant « qui ne sert à rien », plutôt que de produire du nouveau, « qui se ramasse dans des boîtes ». L’option virtuelle de 3 fois 3 lui permet de créer sans polluer. De miser sur le processus plutôt que sur une œuvre finie.

« Je fais comme des brouillons. Je me filme en mettant des choses dans le cadre et une autre caméra filme la scène [finale]. Je documente le processus qui mène à une image. »

Oui, admet Sara A.Tremblay, c’est encore une accumulation d’une tonne d’images, mais c’est toujours comme ça. « J’en fais trop. Je fais un trop gros jardin, j’ai trop de trucs, trop de photos. »