Stanley Février, jamais trop

Plaidant pour une plus grande inclusion dans les institutions, Stanley Février ne parle pas simplement de visibilité. Il parle de pouvoir.
Photo: Jean Turgeon Plaidant pour une plus grande inclusion dans les institutions, Stanley Février ne parle pas simplement de visibilité. Il parle de pouvoir.

« Vous ne pouvez pas savoir ce que ça représente pour moi. Il n’y a pas de mots, quoi. » Pour Stanley Février, obtenir le Prix en art actuel du Musée national des beaux-arts du Québec, ce n’est pas juste une récompense. « C’est une réponse à tous ceux qui m’ont dit de me taire. Qui m’ont dit que mon travail était trop politique. Trop social. Toujours trop. On ne savait pas où me mettre et comment me prendre, vous voyez ? »

Au cours de sa carrière, le Longueuillois d’origine haïtienne a été étiqueté « artiste enragé » par certains. D’autres ont affirmé qu’il tenait « des propos trop vigoureux ».

« Ma démarche est axée sur les tragédies, les injustices, les inégalités. Et mon travail est un questionnement permanent. Il n’est pas juste picturalement beau ; il incarne une implication sociale. »

La démarche de Stanley Février est capitale. Derrière l’œuvre, un message. Derrière le message, des années de recherche.

Comme dans America… en toute impunité. Dans cette exposition, celui qui a été formé en travail social au cégep Marie-Victorin et en arts visuels à l'UQAM traitait de brutalité policière au Canada et au Québec. Et des victimes de cette violence, dont la majorité souffrent de santé mentale. « Pierre Coriolan était l’une de ces personnes. Il était en état de crise chez lui et il a été tué par la police. »

Il y parlait aussi de tous ces gens en détresse qu’il croisait en route vers son atelier, sis au métro de Longueuil. « Je voyais tous ces gens qui souffrent, que l’on abandonne. »

Dans le cadre de ses recherches, il avait rencontré des organismes communautaires, organisé une conférence avec le directeur du Service de police de l’agglomération de Longueuil, Fady Dagher.

Le titre le dit : America. Et non United States. Car cette impunité, elle se trouve ici aussi. « On a beaucoup de difficulté à reconnaître nos réalités. C’est toujours plus facile de se fermer les yeux sur ce qui se passe chez nous et de pointer le voisin, hein ? »

Stanley Février pointe le nous. Ses travers. Mais aussi la force du je quand il œuvre pour le collectif. Quand le changement se fait pour vrai, pas juste quand on met un sparadrap sur le problème, le temps que l’attention du public se détourne vers un autre débat.

C’est bien que certains grands musées se mettent — enfin — à acheter des œuvres d’artistes de différentes communautés, dit-il, mais qui s’occupe des acquisitions ? Qui sont les commissaires ?

Il note d’ailleurs que ses propos ont souvent été détournés. Car lorsqu’il plaide pour une plus grande inclusion dans les institutions, Stanley Février ne parle pas simplement de visibilité. Il parle de pouvoir. « Comment on le partage, ce pouvoir ? Pourquoi on n’a pas des membres des communautés aux conseils d’administration ? »

Dans un même ordre d’idées, il s’insurge contre ceux qui, pour calmer les esprits, font faussement dans l’esprit du temps.

À la suite du meurtre de George Floyd, par exemple, quand nombre de personnalités publiques se sont emparées de l’histoire, larme à l’œil devant les caméras. D’accord, les mots-clics de soutien sur Instagram. Mais concrètement, quelles actions sont prises pour faire bouger les choses ?

Avec une sculpture hommage, il a organisé une manifestation à Montréal-Nord au début de l’été. « Je dénonçais l’hypocrisie de madame Valérie Plante, qui avait tweeté : oh que justice soit rendue pour George Floyd. Alors qu’à Montréal, il y a combien de Noirs qui se sont fait brutaliser et qui n’en ont jamais eu, de justice ? »

Accueil véritable

Le fait que ce soit le Musée des beaux-arts du Québec qui reconnaisse son œuvre est significatif pour celui qui se dit témoin de son époque. « Si ç’avait été une autre institution, je me serais peut-être demandé si ce prix était en lien avec mon travail…. ou avec mon identité. Il y a beaucoup de gens qui s’allient à la cause afin de profiter de la situation actuelle. »

Mais, ajoute-t-il, pas au MNBAQ, où « leur réflexion, sur le long terme, n’est pas tendancieuse ».

Il mentionne également l’extraordinaire expo Haïti in Extremis, présentée en 2013 au Musée de la civilisation à Québec. Des œuvres d’artistes québécois comme Manuel Mathieu et Marie-Hélène Cauvin y côtoyaient notamment celles du collectif Atis Rezistans, groupe de créateurs de Grand Rue, à Port-au-Prince, qui imaginent des sculptures phénoménales composées de ferraille et de dons inutiles provenant de l’international (merci pour les bottes d’hiver usagées, mais…).

Toutefois, d’autres lieux n’ont pas été aussi accueillants pour les différentes communautés, affirme Stanley Février.

C’est dans cet esprit qu’il a créé le site mac-i.com. Pour MAC Invisible. L’interface reproduit celle du Musée d’art contemporain de Montréal. Reste que, dans ce musée-ci, c’est Stanley, le commissaire et le d.g. Et sa collection virtuelle se compose uniquement d’artistes québécois et canadiens aux racines variées. Ceux qui ne sont pas invités dans les causeries, dont les œuvres ne sont pas sélectionnées dans les galeries. « On ne doit pas attendre qu’ils décident de nous inclure », tranche-t-il, décidé.

Dès le 9 octobre, l’initiative passera du numérique au physique. Avec l’installation Musée d’art actuel : Département des invisibles, Stanley et des commissaires invités se promèneront dans quatre villes, afin de présenter les quelque 200 pièces de sa collection au public. « Je crée des espaces de liberté, de questionnement, de rencontre, de dialogue. On ne peut pas être indifférent à ma démarche. »

Nous, les artistes des communautés, nous ne pouvons plus être là simplement quand les autres ont besoin d’idées, besoin de remplir un quota pour après nous oublier. C’est fini, ça.

Lui, on lui a fait sentir qu’il était différent, par contre. « Longtemps, je ne me suis pas vu Noir. Je me suis vu Québécois. Je ne parlais pas de mon identité dans mon travail. Ce sont les autres qui me l’ont fait sentir. Tellement que je me suis mis à me questionner : est-ce que la couleur de la peau ou l’origine d’un artiste peut avoir des conséquences sur sa carrière ? Sur sa place dans le milieu de l’art ? Sur la façon dont il est perçu ? Et bang. C’est ce que j’ai découvert. »

Ce qu’on découvre dans son parcours, c’est un processus fouillé, une réflexion sensible, un dévouement acharné. Une voix qui porte — pour lui, pour les autres. « Nous, les artistes des communautés, nous ne pouvons plus être là simplement quand les autres ont besoin d’idées, besoin de remplir un quota pour après nous oublier. C’est fini, ça. »

Dans une version précédente, il était écrit que l'exposition Haïti in Extremis a été présentée au Musée des beaux-arts de Québec. L'exposition a plutôt été présentée au Musée de la civilisation.

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