Espace brutale, dans l’antre d’une pugiliste

Les artistes Adam Basanta et Cristina Planas dans le nouveau lieu Espace brutale.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Les artistes Adam Basanta et Cristina Planas dans le nouveau lieu Espace brutale.

« Est-ce que vous vous rendez compte à qui vous parlez ? » demande de son léger accent britannique Cristina Planas. Devant l’aveu d’ignorance de son interlocuteur, la jeune et menue femme révèle le mystère d’un éclat de rire : « À une championne nationale de boxe. An UK champion », répète-t-elle, pour que l’on ait bien compris.

C’est le genre d’uppercut auquel personne ne peut répondre. Non pas qu’il fasse mal, mais parce qu’il surgit de manière inattendue. Cristina Planas a placé le sien après dix minutes d’échanges plutôt cordiaux au sujet d’un espace de production et de diffusion au nom tout aussi accrocheur, Espace brutale — avec un e final.

Espace brutale, c’est un peu, beaucoup, l’œuvre de cette artiste qui pratique la performance. Le projet, mené à partir d’un bureau vacant du Vieux-Montréal, a surgi en plein été sur les réseaux sociaux, comme une plateforme de diffusion en ligne. Pendant un mois, sans arrêt — 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 —, espacebrutale.live a diffusé des images mettant en vedette les œuvres performatives de Planas et celles que créait un acolyte, Adam Basanta, figure montréalaise montante de la sculpture et de l’art technologique.

Mais qu’est-ce donc qu’Espace brutale ? Une galerie virtuelle, un atelier, une résidence ? Un peu tout ça, répondent les deux artistes, rencontrés le dernier jour d’un mois passé dans ce laboratoire inusité, cogité en pleine pandémie. Ce « non-espace pour des non-expositions » s’affiche comme une énième possibilité d’entrer en contact avec l’art, alors que la crise sanitaire a affaibli tous les maillons de la chaîne liant créateurs et publics.

Espace brutale est vraiment venu d’une période de ma vie où j’avais besoin de faire les choses différemment. J’avais l’idée d’un corps collectif, l’idée d’une plateforme.

Cristina Planas assure que la COVID-19 n’a rien à voir avec Espace brutale. Tout au plus, le confinement l’a attrapée à Montréal, chez ses parents, alors qu’elle s’apprêtait à rentrer à Londres, où elle vit depuis dix ans. Un espace libéré un étage en dessous de la boîte de design de sa mère lui a donné alors l’occasion de mettre en pratique une idée déjà mûrie.

Son titre de la catégorie 57 kg et moins (ou poids plume), la Londonienne d’adoption l’a glané il y a moins d’un an, en octobre. Si la championne anglaise (et pas britannique) n’est pas à Montréal en raison de son exploit sportif, elle ne peut pas non plus en faire abstraction. Art et sport font partie intégrante de son parcours et elle aime rappeler à quel point l’exercice physique fait de la performance et de la boxe des disciplines sœurs.

Cristina Planas s’est donné le pseudo de Femme brutale, en français, qu’elle utilise sur toutes les scènes. À la fois un personnage et un moyen de canaliser l’énergie, Femme brutale lui sert à monter « dans le ring, dans un sens large, le ring de la vie ». Espace brutale en est la suite naturelle.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Une oeuvre de Basanta, qui place des plantes dans un système basé sur la technologie.

« Espace brutale est vraiment venu d’une période de ma vie où j’avais besoin de faire les choses différemment. J’avais l’idée d’un corps collectif, l’idée d’une plateforme », dit-elle.

En avril, Cristina Planas a exploré une première itération de la plateforme, performant devant les caméras. C’est par ce projet presque clandestin qu’Adam Basanta, un ancien judoka, drôle de hasard, a connu l’artiste-boxeuse. Cette dernière l’a invité à se joindre à elle. Ils ont alors conçu L’eau et la semence, projet sur la résistance et la renaissance des matériaux, qui deviendra la « non-exposition » inaugurale de l’endroit.

« J’ai besoin d’un espace et j’ai besoin de solitude, mais beaucoup de choses surviennent quand il y a tension et mélanges d’influences », dit-elle, en guise d’explication à cette décision d’inclure d’autres artistes. Adam Basanta a été le premier, d’autres lui succéderont, dont des artistes issus de la danse contemporaine.

Les plantes de Basanta

Apprécié depuis peu pour ses installations fortes en ordinateurs et logiciels — le collègue Nicolas Mavrikakis qualifiait son art en 2018 de « dispositif riche en questionnements et en significations » —, Adam Basanta a saisi l’occasion d’Espace brutale pour avancer sur ses recherches autour des plantes et avec elles.

Dans ses installations, des végétaux ont vécu et évolué aux côtés de matériaux industriels et de résidus trouvés dans ce grand loft du Vieux-Montréal. « Dans ce travail, je place des plantes dans un système basé sur la technologie, dit-il. Je ne cherche pas à faire quelque chose de romantique. Il s’agit plutôt de montrer comment la nature se développe malgré nous et comment on peut travailler avec elle en étant humain. »

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Deuxième oeuvre de Basanta, qui place des plantes dans un système basé sur la technologie.

L’artiste représenté par la galerie Ellephant prépare une exposition de type futuriste pour l’hiver 2021, à la salle Alfred-Pellan (Laval). Les plantes testées cet été auront alimenté ses idées. La collaboration avec Cristina Planas lui aura cependant servi, reconnaît-il, à créer, libéré de toute contrainte imposée par une programmation ou un échéancier.

La présence des caméras, toujours actives, ne dictait-elle pas les gestes et décisions ? Un peu, oui, acquiesce-t-il. « Nous performions dans l’espace, en créant une sculpture, mais on le faisait de manière organique, naturelle », dit Adam Basanta.

Un artiste, qu’il soit devant la caméra ou pas, doit créer, selon lui. « C’est comme un sportif, insiste-t-il. Oui, le combat est un show, mais quand tu dois pratiquer, tu le fais pour toi, pour te sentir bien. Faire de l’art, aussi. »