Rideau sur le 305, rue de Bellechasse

Le projet de Sandra Larochelle relate ses rencontres avec une douzaine d’artistes.
Adil Boukind Le Devoir Le projet de Sandra Larochelle relate ses rencontres avec une douzaine d’artistes.

La longue histoire qui lie la rue de Bellechasse, dans La Petite-Patrie, à la création est sur le point de prendre fin. Après d’âpres rebondissements, dont des menaces d’expulsion et un projet d’usufruit avorté, le bâtiment au numéro 305 n’abritera plus d’ateliers. Dans les prochaines semaines, un dernier groupe d’artistes migrera de l’autre côté de la voie ferrée, sur l’avenue Casgrain.

La photographe Sandra Larochelle a documenté en 2019 le dernier automne des ateliers. Son projet, intitulé 305, relate ses rencontres avec une douzaine d’artistes. Les photos sont exposées sur des palissades devant une friche de la rue Laurier Est. Un support précaire, comme la situation : « Ça s’effilochera pendant deux semaines », admet l’artiste.

Pendant quatre ans, elle aussi a eu son atelier à cette adresse. Dans la perspective que ceci tirait à sa fin, elle a photographié les lieux, sans trop savoir quoi en faire. Au fil des semaines, et des discussions avec ses voisins, elle a compris que ce n’était pas le bâtiment qui la captivait, mais les gens.

Photo: Adil Boukind Le Devoir La photographe Sandra Larochelle a documenté en 2019 le dernier automne des ateliers du 305, rue Bellechasse à Montréal.

« Je faisais des portraits et des vues d’ateliers, des fois des photos d’œuvres. Mon but n’était pas de documenter un travail, mais de rencontrer l’artiste, confie Sandra Larochelle. Ce n’est pas tant leur art qui m’intéressait que leur vision de la pratique artistique. On a parlé des conditions nécessaires pour créer. »

Son immersion dans ces entrailles, la photographe souhaite qu’elle révèle plus que le seul secret du 305. Ce cas témoigne d’une réalité plus vaste et complexe. « Le 305 est un prétexte. Le projet parle de la pratique artistique et de l’importance du lieu où l’on s’établit », dit celle qui croit qu’on peut tirer parti de la crise des ateliers. « Les gens sont appelés à s’organiser, à se questionner et à amener des développements positifs », philosophe Sandra Larochelle.

Emblématique cul-de-sac

Contre l’embourgeoisement et le marché immobilier, la créativité ne fait pas le poids. Beaubien-Durocher, Waverly (Ateliers Belleville), le Capitole, l’usine Cadbury… À Montréal, les tentatives de mettre en place un projet collectif pour sauver des ateliers sont nombreuses. Le sort de chacun diffère, mais les culs-de-sac sont récurrents. Celui de la rue de Bellechasse est un des plus médiatisés. Depuis deux ans, les artistes ne cessent de fuir vers des quartiers plus excentrés ou pas encore transformés par l’argent.

L’actuel et dernier groupe, formé d’une dizaine d’artistes, se distingue pour deux raisons. La migration vers le sud les place dans le très central Mile-End, à une rue de l’avenue de Gaspé et du regroupement Pi2, qui lui aussi a fait couler beaucoup d’encre. Puis elle se fait avec l’appui d’Ateliers créatifs, un promoteur immobilier à but non lucratif dont la réputation est née avec la concrétisation du Chat des artistes, dans le Centre-Sud.

Photo: Adil Boukind Le Devoir Les ateliers du 305, rue Bellechasse à Montréal

Le groupe, dont certains membres ont débuté leur pratique avant l’an 2000 (Catherine Bodmer, Sylvain Bouthillette, Maclean), n’a accepté de parler du déménagement qu’à demi-mot. Il est bien ficelé et attendu pour l’automne, disent-ils. Mais tant qu’ils ont un pied sur de Bellechasse, la crainte de revivre les échecs précédents impose leur discrétion.

Entre une situation qui fait figure de « non-lieu » et des commentaires du genre « une histoire de gâchis », les artistes préfèrent attendre un moment plus opportun pour « tout raconter ». Au mieux, ils reconnaissent leur attachement à la rue Bellechasse.

« Le 305 est une bâtisse phare de Montréal. On a aidé à développer le quartier. Le Bruno Sports Bar n’était pas aussi in, ironise Sylvain Bouthillette, locataire depuis 23 ans. Avant, on trouvait une bâtisse vide, les propriétaires étaient old school, ne rénovaient pas. Nous, on entrait et on faisait nos ateliers. Ça, ça n’existe plus. »

Les Ateliers Casgrain

Ateliers créatifs vise à pérenniser les ateliers, à stabiliser les loyers et, ultimement, à permettre de jouir d’un bien sans en être le propriétaire (l’usufruit). Le directeur général, Gilles Renaud, n’a pas voulu révéler les objectifs à long terme pour l’avenue Casgrain afin de ne pas « faire dérailler les négociations ». Baptisés Les Ateliers Casgrain, et dotés déjà d’un site Web, ceux-ci prendront d’abord la forme d’un projet de courte durée.

« On a une entente de deux ans, avec une option pour une troisième année. À terme, si l’expérience est intéressante et avantageuse, ça se prolongera. Mais tout le monde est conscient des risques », explique la voix d’Ateliers créatifs. Les dix artistes en provenance de Bellechasse, auxquels se joint un duo qui quitte la rue Durocher, occuperont 10 000 pieds carrés sur un étage.

La 1re phase des Ateliers Casgrain, présentés comme « une forme de résistance à l’exode forcé des ateliers d’artistes des quartiers centraux », entraînera des travaux d’au moins 100 000 $, selon Gilles Renaud. Une partie devra être assumée par les artistes, qui lancent une collecte de fonds par le biais de la vente d’œuvres, offertes à partir de 500 $.

Le 305 est un prétexte. Le projet parle de la pratique artistique et de l’importance du lieu où l’on s’établit

L’argent reste le nerf de la guerre. Bien qu’optimiste, Gilles Renaud ne veut pas détailler le budget. Il sait trop bien que des projets récents sont tombés faute de fonds. Malgré « la bonne nouvelle pour Montréal » dans le budget de Québec de mars 2019 — un programme à hauteur de 25 millions sur cinq ans —, et malgré l’ajout de 5 millions de la part de la Ville de Montréal, rien n’a été investi. « Ce fonds des ateliers qu’on attend encore aurait permis des interventions [visant] la viabilité financière », dit Gilles Renaud.

« Le ministère de la Culture et des Communications et la Ville de Montréal poursuivent leur travail en vue de la création du programme pour le maintien et la mise à niveau des ateliers, explique Cédric Essiminy, du service de presse de la municipalité. La Ville est présentement en attente de l’autorisation du ministère pour procéder au décaissement des sommes. »

M. Essimy confie par ailleurs que la Ville a été informée de l’intention de vente du 305. « Malheureusement, les conditions d’octroi des 25 millions ne permettent pas l’acquisition de bâtiments existants. La Ville est à la recherche d’autres solutions afin de protéger ces ateliers », dit-il.

« Tu connais la page 5 ? » demande Sylvain Bouthillette en évoquant le programme de la campagne électorale de 2017 de Projet Montréal — programme qu’il a conservé. Le parti de la future mairesse y exprime vouloir « favoriser l’achat en coopérative ou en OBNL ou la location à long terme d’espaces pour les artistes et autres artisans, afin de préserver et de sortir du marché spéculatif des espaces consacrés à la production culturelle ».

Le peintre et graveur est convaincu qu’avec la réalisation de cette promesse, l’usufruit sur de Bellechasse, qui ne nécessitait pas d’investissement de capital, n’aurait pas avorté. Et Les Ateliers Casgrain n’auraient jamais existé.

305 

De Sandra Larochelle, sur la rue Laurier Est, à l’angle de Papineau, jusqu’au 30 août