Les effets de temps de Geneviève Cadieux

Geneviève Cadieux n’étale pas ses états d’âme devant l’enregistreuse. Plus pragmatique que spirituelle, elle est plutôt portée à détailler le processus de création.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Geneviève Cadieux n’étale pas ses états d’âme devant l’enregistreuse. Plus pragmatique que spirituelle, elle est plutôt portée à détailler le processus de création.

C’était peut-être du déni ou de l’entêtement, mais au 1700 La Poste, on travaillait presque comme d’habitude à monter l’exposition annoncée. C’était un vendredi 13. Vendredi 13 mars pour être précis, lendemain du décret de Québec interdisant les rassemblements de 250 personnes et plus. Le vernissage des œuvres de Geneviève Cadieux venait d’être annulé.

L’artiste ne s’en faisait pas. Dans sa tête, l’expo aurait lieu. « On organisera un finissage, ou quelque chose du genre », commentait-elle, en marge de l’entrevue accordée sur place. Les jours suivants la contrediront. L’exposition Geneviève Cadieux ne sera ni vernie ni tenue. Sauf que… Des mois plus tard, voici qu’elle ouvre. Sans vernissage ni finissage, fort probablement.

Connue pour sa pratique photographique, ici comme à l’étranger, Geneviève Cadieux n’est pas à une exposition près. Celle qu’a souhaitée Isabelle de Mévius, la propriétaire du 1700 La Poste, suit de près son précédent solo. En temps et en contenu : trois des grandes images retenues faisaient partie de ce qui avait été présenté un an plus tôt, au printemps 2019, chez le galeriste montréalais de la renommée photographe.

Arbre seul (le jour), Arbre seul (la nuit) et Arbre seul (à l’aube), trois des photos issues d’une résidence de création dans les terres arides du Nouveau-Mexique demeurent au cœur de la nouvelle expo. Geneviève Cadieux est ravie de cette chance de revoir des œuvres récentes dans un autre contexte. Comme une nouvelle lecture, une nouvelle mise en scène.

Les trois « portraits » de l’arbre sont mis en relation avec des œuvres plus anciennes, notamment Rubis (1993), un assemblage de deux images autour du dos, partie invisible de nos corps, et Ma mère, un visage de maman Cadieux tiré de l’installation Portrait de famille (1991).

La mort en tête

L’exposition au 1700 La Poste n’est pas une rétrospective — celle-ci a eu lieu en 2015, au Musée d’art de Joliette. Le luxueux bâtiment dans Griffintown ne convenait pas à un parcours historique, juge l’artiste : « C’est trop petit, on parlerait de paysage et on ne serait pas capable de bouger. »

Le nouveau mélange d’œuvres anciennes et récentes rapproche encore corps et nature, incontournables thèmes chez Cadieux. Intuitifs, les choix répondent à deux souhaits, celui d’Isabelle de Mévius de reprendre toute la série Arbre seul et celui de Geneviève Cadieux de refaire un portrait de sa mère. « Mais elle est trop âgée, elle ne le supporterait pas. Puis j’ai constaté que je n’avais pas besoin [d’une nouvelle œuvre] », dit-elle, devant Ma mère.

Je n’ai pas seulement photographié à Ghost Ranch, je me suis promenée pendant une semaine. À un moment donné, les images s’imposent. J’ai commencé par faire l’arbre en noir et blanc ["Arbre seul (la nuit)"]. C’est en travaillant la lumière qui tombe sur l’image que j’ai intégré la feuille d’or. Je l’ai photographié en plein jour. J’ai voulu reproduire ce moment.

 

Le vieillissement fait réfléchir l’artiste, née en 1955. Le sien, comme celui de son entourage. Qui pense vieillissement pense à la fin. L’œuvre inédite de l’expo, c’est une image abstraite, Firmament (2020). Et c’est à elle que l’artiste se réfère quand elle évoque la mort.

« Qu’est-ce que ça veut dire, cette œuvre ? C’est peut-être l’autre lieu. J’ai perdu mon père il y a cinq ans, ma mère vieillit… On n’y échappe pas. Si c’est inspirant ? On est conscient de la mort », confie-t-elle, tout au plus.

Geneviève Cadieux n’étale pas ses états d’âme devant l’enregistreuse. Plus pragmatique que spirituelle, elle est plutôt portée à détailler le processus de création. La série des arbres, réalisée après trois ans de travail, a marqué son retour à l’atelier — « au temps de l’atelier », selon l’expression de Ji-yoon Han, autrice d’un des textes de la monographie publiée pour l’occasion.

Les images qu’elle capte et modifie à l’ordinateur, Geneviève Cadieux les travaille aussi à la main. Elle les rehausse à la feuille d’or ou de palladium, par de minuscules échantillons placés à la grandeur de la surface. Le traitement donne à Firmament des airs de ciel étoilé, singularise chaque portrait d’arbre. « Ce sont trois moments fictifs », signale-t-elle au sujet du trio Arbre seul, ramené de Ghost Ranch, la demeure de Georgia O’Keeffe devenue centre de retraite.

« Je n’ai pas seulement photographié à Ghost Ranch, je me suis promenée pendant une semaine. À un moment donné, les images s’imposent. J’ai commencé par faire l’arbre en noir et blanc [Arbre seul (la nuit)]. C’est en travaillant la lumière qui tombe sur l’image que j’ai intégré la feuille d’or. Je l’ai photographié en plein jour. J’ai voulu reproduire ce moment. »

Corps abîmés

Avec cette énième expo, la professeure de l’Université Concordia donne à revoir ses multiples manières de parler du corps et des effets du temps. En plaçant devant le portrait de sa maman un des arbres, qui a l’air séché, l’artiste évoque son endurance. « C’est un survivant », dit-elle.

Parmi les autres œuvres, Abandon (2015) reprend vie dans l’ancien coffre-fort de l’ancien bureau postal. C’est une œuvre sonore, portée par la voix d’Anne-Marie Cadieux, la sœur de Geneviève, qui récite un poème de Constantin Cavafy (Corps, souviens-toi). « L’esprit parle au corps », résume l’artiste.

Étudiante, Geneviève Cadieux pratiquait la peinture. C’est parce qu’elle voulait traiter le corps de manière détaillée qu’elle est passée à une photographie… « de l’échelle d’un écran de cinéma », dit celle dont le père gérait une salle de répertoire à Ottawa. Elle voulait permettre de voir quelque chose de près. Avec ses dos en plan rapproché, très rapproché, l’œuvre Rubis en est un bel exemple.

« Dans l’agrandissement du corps, il y a une équivalence des surfaces sensibles, la surface de l’image et la surface de la peau. L’émulsion photographique retient l’image. La peau retient les marques du temps et nous rappelle quelque chose, comme quand on regarde une photo. »

Réalisée à l’époque où le sida faisait des ravages, Rubis résonnera sans doute autrement avec la nouvelle pandémie qui s’abat sur l’humanité. Mais comme à l’époque, Geneviève Cadieux n’avait pas l’intention d’évoquer une maladie. Le temps et l’actualité sont aussi des données qui contribuent à faire de chaque nouvelle expo, de chaque nouvelle mise en scène une expérience différente.

Geneviève Cadieux 

Au 1700 La Poste, 1700, rue Notre-Dame Ouest, du 20 août au 20 décembre. Sur rendez-vous.