Indociles cuisines en héritage

Vue de l'exposition «Les ouvrages et les heures<i>» </i>de Monique Régimbald-Zeiber au Musée d’art de Joliette
Photo: Paul Litherland Vue de l'exposition «Les ouvrages et les heures» de Monique Régimbald-Zeiber au Musée d’art de Joliette

Avec Les ouvrages et les heures, le Musée d’art de Joliette (MAJ) propose un premier regard rétrospectif sur l’œuvre de l’artiste Monique Régimbald-Zeiber (MRZ). Réalisée avec la complicité de la commissaire Anne-Marie St-Jean-Aubre, conservatrice de l’art contemporain, l’expo met en lumière les aspects féministes de sa contribution à la pratique de la peinture, des années 1980 à aujourd’hui.

Dans la vaste salle où elles sont regroupées, les œuvres choisies s’offrent globalement comme des abstractions avec leurs grilles et leurs plans colorés parcourus de variations subtiles. Ces recherches autour de la forme et des couleurs, dont il existe une foisonnante tradition dans l’histoire de la peinture, basculent vite dans des considérations autres. Chez MRZ, le motif en damier devient une banale nappe à carreaux et la toile, une peau marquée par le temps. De trames en trames, des grilles et du tissu, se conjuguent aussi très souvent les voix de femmes puisées dans la littérature.

Bref, les abstractions de MRZ, dérogent de la tradition, qui suppose le langage pur de la peinture, pour intégrer des références au corps, à la cuisine et à l’intimité qui ont toutes à voir avec des expériences au féminin. Le grand jeu de l’abstraction, des années 1940-1960, de Borduas à Molinari, les occultait en particulier.

La mise en espace des œuvres le dit autrement. Tout en préservant l’apparence du cube blanc, qui crée une séparation artificielle entre l’art et la vie, le parcours esquisse les pièces d’une maison qui, de la cuisine à la chambre, font découvrir les riches enjeux du travail. Malgré la sensation d’une enfilade trop serrée d’œuvres et des regroupements que les textes en appoint auraient pu marquer davantage, la formule s’avère astucieuse.

De la nappe à la page

L’« entrée » et la « cuisine » offrent d’emblée les gestes forts de l’artiste qui brassent l’histoire de la peinture, de la nature morte qui ancrait son travail encore dans la figuration dans les années 1980 aux pans à carreaux, entreprise de réduction qui prend une tournure plus conceptuelle et critique. Comme dans ces toiles où les mots « boudin », « dinde » et « steak » conjurent sans détour les insultes faites aux femmes. Se lit aussi, cinglant, et deux fois plutôt qu’une, « ta gueule ».

Être réduite au silence et se faire désigner péjorativement sont des maux sexistes, sévissant au quotidien et dans l’histoire de l’art, faut-il déduire. L’artiste les inscrit sur la toile telles des blessures sur le corps physique. Les carreaux des tissus domestiques s’effacent d’ailleurs sur certaines toiles qui suggèrent plutôt des peaux ponctuées d’ecchymoses, de vergetures ou de grains de beauté donnant à voir des surfaces qui tirent inquiétudes et ravissements, preuve de la peintre habile et exercée qu’est MRZ.

En fait partie la série des plus réussies Grande nudité (1997), ici judicieusement entrecoupée de Carcasse #2 (1985) qui rassemblent l’écorché et ses dépouilles. Ce pan du mur intercale aussi de grandes toiles en référence à Agnès Martin, figure majeure de l’abstraction minimaliste, connue pour ses grilles épurées que MRZ revisite en retranscrivant ses écrits sur l’art, car pour elle la toile est aussi une page, un livre.

Avec elles, jamais seule

Du reste, dans l’intimité de la « chambre », elles sont nombreuses les œuvres généreusement couvertes de textes, d’écritures manuscrites ou au stencil, qui ne sont pas toujours lisibles, mais que les titres attribuent à leur autrice, précédé d’un « avec » : Noami F., Jane A., Nicole B. sont les voix de différentes générations avec qui MRZ redit des expériences traumatiques (féminicide, viol, inceste, abandon…). La peintre reconnaît un héritage par ses gestes de reprise dont l’ampleur s’emballe avec la passion. Dans Les dessous de l’histoire : les immigrantes (2001-2019), 752 tableautins sortent cette fois de l’anonymat les Filles du roi, selon un procédé de consignation vertigineux quoique sobre.

Les dialogues, avec l’histoire de la peinture et avec les œuvres littéraires lues, marquent cette rétrospective qui jusque dans le catalogue n’édifie pas l’artiste seule. La publication qui sortira le 9 août remue avec inventivité les termes de l’exercice en partageant le processus de travail entre la commissaire et l’artiste, puis en intégrant une surprenante brochette d’invitées (Johanne Jarry, Sophie Jodoin, Anne-Marie Ninacs…) dont les textes prisent poésie et subjectivité. L’apport de ces complices ainsi que les formes empruntées témoignent aussi du legs à la communauté de MRZ comme professeure influente en arts visuels à l’UQAM où elle a fait carrière. 

Corps violentés

La conservatrice Anne-Marie St-Jean-Aubre a complété la programmation sous le sceau du « dialogue » avec des oeuvres sensibilisant aux violences contre les femmes, sujet élu bien avant que l’actualité l’avive. Chloë Lum & Yannick Desranleau, encore jusqu’à ce dimanche, explorent des corps en lutte et fragilisés. Dans l’expo de groupe Images rémanentes, en cours jusqu’au 6 septembre, le corps surgit loin de la figuration classique au fil d’expérimentations actuelles qui se font incisives, comme dans la série Affirmation Pot (2018) de Brie Ruais. Sur les porcelaines transgressant les conventions du beau idéal, des lettres scandent : « I Decide What Goes Inside », « My Body My Choice », « Me Too ». D’autres référents corporels s’ajoutent avec les oeuvres de Maude Bernier Chabot et d’Elizabeth Zvonar qui ont en commun d’exacerber la matérialité, s’agissant d’ébranler, non sans humour parfois, le pouvoir du regard. Doigt tronqué, visage troué, tignasse arrachée et autres paysages marins perturbent l’identification des femmes à la nature (fertile et nourricière). Ce sont les sorcières qui ont raison de Vénus.

Les ouvrages et les heures

De Monique Régimbald-Zeiber, au Musée d’art de Joliette, ​145, rue Père-Wilfrid-Corbeil à Joliette, jusqu’au 6 septembre.