Le tableau noir du Musée des beaux-arts de Montréal

L’offre présentée à la flamboyante directrice générale et conservatrice en chef du Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) a ainsi été perçue comme une forme de mise sous tutelle par la principale intéressée.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir L’offre présentée à la flamboyante directrice générale et conservatrice en chef du Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) a ainsi été perçue comme une forme de mise sous tutelle par la principale intéressée.

En déposant le 10 juillet une offre d’« amendement au contrat » de Nathalie Bondil, le président du conseil d’administration du Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) espérait « promouvoir une transition de fonctions harmonieuse » d’ici la fin de son mandat, en juin prochain. La suite des événements fut légèrement plus tumultueuse.

L’offre présentée à la flamboyante directrice générale et conservatrice en chef du MBAM a ainsi été perçue comme une forme de mise sous tutelle par la principale intéressée. Et au lieu d’apaiser les tensions entre Mme Bondil et le C.A., la proposition est au contraire devenue l’élément déclencheur d’une crise majeure qui, de l’avis du mécène Pierre Bourgie, « fragilise » aujourd’hui le Musée.

« La situation est extrêmement préoccupante », soutient Manon Gauthier, directrice générale de la nouvelle Fondation Riopelle, qui est en discussion avec le MBAM pour la création d’une « aile Riopelle » au Musée. C’est là un projet de quelque 20 millions (cofinancé par Québec) qui était toujours en discussion… et pourrait maintenant être remis en question, laisse entendre Mme Gauthier.

« Ce qui se passe [au MBAM] n’est pas un message rassurant pour les partenaires et les donateurs, dont nous sommes. […] On ne veut pas s’immiscer dans les affaires internes du Musée. Mais on s’inquiète, on se préoccupe vivement des enjeux de gouvernance que la situation soulève. »

Mme Gauthier parle d’une situation « intenable », qui devra être rapidement éclaircie. « Le temps presse pour nous », dit-elle en signalant « qu’on ne va pas reporter le centenaire de Riopelle », prévu en 2023.

La Fondation Riopelle veut donc « avoir l’assurance claire que la gouvernance du MBAM est irréprochable », et que le C.A. « a fait les bonnes choses » pour gérer le délicat dossier des relations de travail — qualifiées de « toxiques » par les employés, mot repris cette semaine par le président du conseil d’administration, Michel de la Chenelière.

Ce dernier s’attire plusieurs critiques dans cette affaire. A-t-il outrepassé les limites de son mandat, comme Nathalie Bondil le laisse entendre ? A-t-il donné à Mme Bondil la chance de corriger les éléments de sa gestion décrits comme étant problématiques dans le diagnostic sur le climat de travail — une démarche menée par une firme externe, et dont les conclusions furent présentées au C.A. le 28 février ? Qui est responsable du tableau très noir dont les projecteurs médiatiques ont fait éclater le vernis cette semaine ?

C’est essentiellement à ces questions que devra répondre la firme indépendante qui sera mandatée par le gouvernement québécois pour faire la lumière sur les tenants et aboutissants de cette crise.

La ministre de la Culture, Nathalie Roy, a obtenu jeudi l’assurance que le C.A. collaborera à cette démarche. Pour le convaincre, elle avait rappelé que Québec est le principal bâilleur de fonds du Musée… et que le législateur pourrait bien décider de renforcer la Loi sur le Musée des beaux-arts de Montréal, vu le peu de « reddition de comptes » qu’elle comporte à son avis.

Bondil soutenue

Depuis les premières révélations du Devoir sur ce qui était d’abord une crise interne au MBAM, Nathalie Bondil a récolté de nombreux appuis — elle s’active énergiquement en coulisses.

Des personnalités politiques québécoises lui ont exprimé leur soutien (notamment Monique Jérôme-Forget, Louise Harel, Denis Coderre et… la ministre Roy, dans les premières heures). Plusieurs centaines de membres du Musée ont signé une pétition — lancée par un ancien proche collaborateur de Mme Bondil, qui fut dans le comité de direction du Musée. Ils demandent la tenue d’une assemblée extraordinaire forçant le C.A. à expliquer la situation.

Une manifestation pro-Bondil doit aussi se tenir devant le MBAM cette fin de semaine.

Deux médias spécialisés ont quant à eux rapporté les propos de plusieurs directeurs et directrices de musées français, unanimes à décrier la décision du MBAM et à exprimer leur appui inconditionnel à Nathalie Bondil.

Une sortie qui a d’ailleurs surpris la Société des musées du Québec. « Ça me semble hasardeux de prendre position quand on ne connaît pas les tenants et les aboutissants d’un dossier », soulignait vendredi le directeur général, Stéphane Chagnon. Qui préfère attendre d’y voir plus clair avant de se prononcer — les directions des grands musées québécois s’en tiennent aussi à cette ligne.

Quel harcèlement ?

Nathalie Bondil affirme qu’elle a été congédiée pour avoir critiqué le processus de sélection qui a mené à l’embauche de Mary-Dailey Desmarais — membre d’une famille très influente au MBAM — comme directrice de la conservation. Ce poste a été créé pour alléger les tâches de Mme Bondil, en suivi des recommandations faites par la firme qui a réalisé le diagnostic sur le climat de travail.

Mais le C.A. a réaffirmé mercredi que « les motifs du départ de Mme Bondil sont essentiellement son inflexibilité et son déni à l’égard de plusieurs constats et conclusions pourtant sans appel du rapport indépendant sur les problématiques du climat de travail ».

Or, cette question des relations de travail — qui demeure, jusqu’à preuve du contraire, la raison officielle du renvoi de Mme Bondil — est pour l’essentiel évacuée du discours de soutien à l’ancienne d.g. Ce qui ne surprend pas beaucoup Jean-Pierre Brun, fondateur de ce qui est devenu le Centre d’expertise en gestion de la santé et de la sécurité du travail de l’Université Laval.

« C’est très fréquent, lorsqu’il y a présomption de harcèlement [psychologique au travail], qu’on se fasse répondre : “Mais c’est une personne super-performante !”, dit-il. Or, il ne faut pas confondre performance et agissements humains : ce que [les signataires d’une lettre d’appui à Mme Bondil] ont souligné, c’est sa performance pour faire rayonner le Musée. Ils sont surpris de son congédiement. Mais ils ne savent absolument pas si elle a fait du harcèlement. Leur point de vue, à mon avis, n’est absolument pas crédible là-dessus. »

Autre spécialiste reconnu de la question du harcèlement psychologique au travail, le sociologue Angelo Soares (UQAM) parle d’un « effet halo ». « On associe deux caractéristiques qui ne sont pas liées. Par exemple : parce que quelqu’un est réputé dans son milieu, c’est une sommité, donc il fait un bon travail, et il doit être un bon gestionnaire. »

Mais « c’est une erreur, dit-il. Je peux être un excellent prof, mais il ne va pas de soi que j’aurai les compétences en gestion de ressources humaines qui me permettront d’éviter de faire du harcèlement ».

Sans commenter le dossier de Mme Bondil — trop de détails sont à éclaircir —, M. Soares rappelle qu’au Québec, l’encadrement législatif autour du harcèlement psychologique au travail (qui existe depuis 2004) rend responsables les patrons d’entreprise. « Fermer les yeux sur des agissements [interdits], c’est aussi problématique que de les faire soi-même. La loi dit : l’employeur est responsable d’assurer un climat de travail exempt de tout harcèlement. »

Diagnostic mystère

La ministre Roy s’est étonnée jeudi de ce que le C.A. ait refusé de transmettre au gouvernement le rapport sur le diagnostic du climat de travail. Directrice générale de l’Ordre des conseillers en ressources humaines, Manon Poirier souligne que ce genre de rapport n’est remis qu’à celui qui l’a commandé — donc au conseil d’administration dans ce cas.

Sauf qu’il faut aussi transmettre l’information à ceux qui ont participé au processus, ou qui sont visés par celui-ci, précise Mme Poirier. « On ne dévoile pas l’ensemble du rapport, qui est confidentiel. Mais il faut revenir aux gens, présenter les conclusions, les recommandations. » Nathalie Bondil a eu cette présentation, mais pas le syndicat des employés, selon nos informations.

Selon Manon Poirier, le « diagnostic est un bon outil de prévention quand il y a une problématique » de harcèlement. « On utilise ça pour aller voir ce qui se passe », dit-elle.

Or, dans ce dossier, il reste justement à éclaircir ce qui s’est passé pour qu’une relation fructueuse de 13 ans se termine si abruptement entre Nathalie Bondil et le Musée des beaux-arts de Montréal. Manon Gauthier, de la Fondation Riopelle, attend ces réponses impatiemment.

« Le succès externe d’une institution ne peut faire fi de ce qui se passe en interne, rappelle-t-elle. Ça prend une gouvernance [par le C.A.] et une gestion [par la direction] inébranlables. »

« Je ne doute pas de la capacité du Musée à se relever de cette crise, ajoute Mme Gauthier. Mais il y a un sentiment d’urgence qui s’est installé. »

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