Le MBAM congédie Nathalie Bondil

Nathalie Bondil
Photo: Pedro Ruiz Archives Le Devoir Nathalie Bondil

Coup de tonnerre dans le paysage culturel québécois. Le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) a confirmé lundi le congédiement de sa flamboyante directrice générale, Nathalie Bondil. À la source officielle de son renvoi : les problèmes de climat de travail détaillés par Le Devoir dans les derniers jours.

« On ne peut plus, en 2020, fermer les yeux sur des relations de travail toxiques », a soutenu en entretien lundi le président du conseil d’administration (C. A.), Michel de la Chenelière.

Le communiqué de presse diffusé lundi par l’institution confirme ainsi la trame rapportée par Le Devoir depuis jeudi et maintenant appuyée par une vingtaine de témoignages d’employés et d’anciens employés qui disent la même chose : le Musée était gangrené par le problème qui a finalement incité le C. A. à se départir de cette vedette du milieu muséal.

« Le MBAM, “c’est” Nathalie Bondil », avait d’ailleurs dit jeudi la ministre de la Culture, Nathalie Roy, en apprenant que le poste de Mme Bondil était menacé. Alors qu’on lui demandait si elle regrettait de s’être portée à la défense de Mme Bondil — étant donné les révélations du C. A. —, la ministre a indiqué lundi qu’elle « pren[ait] acte de la décision rendue ».

« Depuis l’an dernier, le Musée a vu plusieurs départs d’employés clés et a été mis au courant de témoignages troublants d’employés faisant état d’une détérioration évidente du climat de travail », indique le texte publié par le C. A. pour expliquer le renvoi de Nathalie Bondil.

Le syndicat a affirmé lundi avoir dénoncé le « climat de travail toxique […] d’abord aux ressources humaines et à la direction. Faute de changement, il s’est ensuite adressé directement au C. A. ».

« Le syndicat n’en pouvait plus », résume Michel de la Chenelière. « Or, on est fiduciaires du Musée, on ne pouvait pas se cacher sous la table. On a dû agir pour voir ce qui se passait. »

Une firme indépendante de ressources humaines a établi un diagnostic qui « évoquait une dégradation importante et multifactorielle du climat de travail qualifié par certains employés de « toxique ». La gravité des faits rapportés a rapidement convaincu le C. A. d’entamer des discussions avec Mme Bondil afin de trouver des solutions à cette situation jugée inacceptable », note le communiqué.

À la suite de cela, des « tentatives maintes fois répétées par le C. A. de trouver une solution à cette situation devenue intolérable se sont butées à l’inflexibilité de Mme Bondil et à son déni de plusieurs conclusions pourtant sans appel du rapport », ajoute-t-on. « Les efforts déployés n’ont pas donné les résultats escomptés, et les allégations de harcèlement psychologique au sein de la direction de la conservation du Musée [persistaient]. » D’où la décision brutale de lundi.

Promesse reniée ?

Cette décision s’inscrit dans une trame d’événements encore floue. Un autre document obtenu lundi par Le Devoir montre en effet que, jusqu’à tout récemment, Nathalie Bondil était convaincue d’obtenir un renouvellement de contrat, et ce, malgré les conclusions de l’audit.

[Des] tentatives maintes fois répétées par le C. A. de trouver une solution à cette situation devenue intolérable se sont butées à l’inflexibilité de Mme Bondil

 

Le 2 juillet, Mme Bondil écrivait ainsi au président et à la secrétaire du C. A. que « lors de notre dernière rencontre du 26 juin, vous m’aviez assurée de la reconduction de mon contrat ». « Lors de notre entretien de ce matin, j’ai été surprise d’apprendre que vous n’aviez aucune idée de l’avenir, ni obtenu le feu vert ou un mandat clair à ce sujet. » Elle demandait à être « urgemment renseignée sur [son] avenir ».

M. de la Chenelière lui a alors répondu qu’il serait « très difficile d’envisager de discuter et de conclure une entente » avant le 18 juillet. Un projet d’entente a finalement été présenté le 10 juillet : il prévoyait des « amendements » au contrat de Mme Bondil — une forme de tutelle —, ce qu’elle a jugé inacceptable.

Famille Desmarais

 

Dans la foulée de l’audit, le C. A. avait notamment décidé de réduire la portée des tâches — et du pouvoir — de Nathalie Bondil en créant un poste de directrice de la conservation. Celui-ci a été obtenu par Mary-Dailey Desmarais. Cette docteure en histoire de l’art de l’Université Yale est aussi membre d’une famille qui exerce une forte influence au MBAM, par sa générosité philanthropique.

Le Devoir a rapporté dans les derniers jours que tout le processus ayant mené à cette nomination a été vivement critiqué par Mme Bondil. Celle-ci préférait une autre candidate et ne comprenait pas que le comité de direction soit mis à l’écart du processus décisionnel.

Michel de la Chenelière a de nouveau justifié le choix de Mme Desmarais lundi, en disant que tant le comité des ressources humaines que le C. A. étaient unanimes à son égard. « Quand j’entends dire que la famille Desmarais a fait un chèque [pour qu’elle soit embauchée], je trouve ça honteux. »

Il ne s’inquiète pas outre mesure des répercussions que pourrait avoir le congédiement de Mme Bondil auprès des donateurs et des partenaires du Musée.

« C’est une tempête dans un verre d’eau, pense-t-il en faisant référence aux préoccupations exprimées par certains mécènes dans les derniers jours. Je suis certain que les gens vont comprendre. Jusqu’à aujourd’hui, ils n’avaient pas les faits en main. Personne ne tolérerait qu’on laisse passer [le problème des relations de travail]. On n’est plus en 1990. »

Une perte

 

Titulaire de la Chaire de recherche UQAM sur la gouvernance des musées et le droit de la culture (à laquelle Nathalie Bondil collaborait), Yves Bergeron restait néanmoins dubitatif lundi soir.

« Vu de l’extérieur, il est clair que le Musée va perdre énormément, pense-t-il. Un musée qui réussit, ce n’est jamais un hasard. Elle a donné une vision claire du Musée. » Selon lui, c’était au C. A. de trouver les moyens pour régler les problèmes identifiés dans les relations de travail.

C’est Michel de la Chenelière qui assumera l’intérim à la direction du Musée. Il a promis de lancer « incessamment » un processus de recrutement à l’international. Selon Yves Bergeron, c’est une étape qui risque « d’être longue ». « Normalement, un président de C. A. ne se substitue pas à la directrice générale »,souligne-t-il également.

Mme Bondil dirigeait le MBAM depuis 2007. Elle n’a pas répondu à nos appels lundi.

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