Ne rien produire, sinon des expos

Le Projet Pangée a mené un vernissage lent des œuvres de Joani Tremblay adapté au déconfinement.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Le Projet Pangée a mené un vernissage lent des œuvres de Joani Tremblay adapté au déconfinement.

Fin 2019, Karen Trask et Paul Litherland sont devenus propriétaires de leurs ateliers, après 35 ans de pratique. Finis les aléas de la hausse de loyers. Couple dans la vie, les deux artistes travaillent désormais sous le même toit, dans un local converti à leur goût. Sur l’enseigne de la façade qui jadis indiquait « Produits Alimentaires Oriental », quelques lettres restent lisibles : « Produit Rien ».

Produit Rien, « un espace pour les projets expérimentaux en art contemporain », est la grande nouveauté de l’époque qui s’amorce, la post-pandémie. Il est apparu là où on l’aurait moins imaginé, dans la même discrète rue Marconi de laquelle la galerie alternative Vie d’ange a été chassée en 2019. L’endroit est assez grand pour qu’une salle soit consacrée à des expositions, telle que celle inaugurée en mai après des mois d’attente.

Dans ce cas comme dans plusieurs autres, le printemps a imposé, dans les arts visuels québécois, une réflexion sur la manière de rejoindre le public. Une introspection qui a fait naître des projets inusités. Deux galeries ont notamment quitté l’édifice Belgo, temporairement dans le cas de Projet Pangée, qui expérimente « un été au consulat », à long terme dans celui de La Castiglione, devenue nomade.

La voie prise par la galerie UQO, à Gatineau, semble plus radicale. Revenir à la normalité ? Non merci, clame-t-on du côté du diffuseur universitaire. Conséquence : les expositions 2020-2021 ont été annulées, remplacées par du temps de réflexion.

Rouvrir ou pas, là n’était pas la question. Il s’agissait de savoir dans quelles conditions le faire. Dans le secteur industriel de la Petite Italie, Produit Rien surgit comme un signe du destin. Holà à la course effrénée. Place à la patience, à des voies nouvelles.

Photo: Adil Boukind Le Devoir À gauche, l’ex-fabrique de tofu devenue atelier du couple Karen Trask et Paul Litherland, Produit Rien, est un lieu discret dédié aux projets expérimentaux.

« Un statement ? Oui et non », nuance Karen Trask, qui assure que Produit Rien, sans calendrier de diffusion, est « à définir ». Dans le nom trouvé par hasard par son frère non francophone, elle perçoit l’écart avec une usine vouée à la rentabilité. « Sur la quantité d’œuvres qu’on produit, celle qu’on garde est petite », dit-elle.

« Au départ, c’était un abattoir de lapins. C’est devenu un fumoir de poissons, puis la première fabrique de tofu à Montréal. On souhaite nourrir encore le monde », résume Paul Litherland, pince-sans-rire.

La galerie UQO, elle, ne cache pas ses intentions. « [Notre] geste ne correspond pas à une négation de l’art, lit-on dans le communiqué. Il consiste à ouvrir devant soi un espace prêt à accueillir nos rythmes individuels et nos modes d’action subjectifs, libérés de toute attente et des impératifs de productivité. »

L’option lenteur

Un vernissage « super lent ». L’image de Paul Litherland offre la meilleure synthèse de la nouvelle réalité. S’il est possible de recommencer à visiter des expositions, pas question de le faire en groupe. Les vernissages, ceux que les gens fréquentent pour la foule et le verre de vin, sont révolus.

Le vernissage d’une lenteur extrême est autre. S’il s’éternise, il se distingue aussi parce qu’il se vit « une personne à la fois », constate le propriétaire de Produit Rien. Ça ne lui déplaît pas, car il met en valeur « l’aspect parole ». « On pensait qu’on passerait 20 minutes, mais… Chaque personne, c’est une heure, minimum, dit-il. Quel bonheur ! »

Karen Trask et Paul Litherland ne visent pas à devenir galeristes. Si l’exposition inaugurale, qui réunit leurs propres œuvres, pouvait en inspirer d’autres, tant mieux. Ils tiennent à une vocation multifonctionnelle, pas qu’à des expos, et à l’inattendu. Déjà, des propositions leur sont parvenues, preuve que le lieu attire par sa souplesse. Ou par son passé vierge d’art, souligne Paul Litherland.

Un vernissage du type lent a aussi été vécu à Projet Pangée, lors de l’inauguration de l’exposition Resplendissante immensité, à la mi-juin. La journée s’est déroulée sous un « flot parfait » de visiteurs, pas plus de dix personnes à la fois. Depuis, la fréquentation est à cette image, espacée et à saine distance. Satisfaite, la directrice Julie Côté ne regrette pas d’avoir loué l’ancien consulat tchèque sur la huppée avenue des Pins Ouest.

« On savait que les gens avaient hâte de voir des expos. On voulait rendre l’expérience agréable et confortable », dit celle qui ne voyait pas la chose possible rue Sainte-Catherine. Projet Pangée conserve cependant son espace au Belgo. « Un été au consulat » se fait sans risques financiers et sert à expérimenter un lieu plus vaste et excentré, à l’orée des bois.

Espoir dans le collectif

La situation de La Castiglione, seule galerie québécoise consacrée à la photographie, est bien différente. C’est pour survivre que sa directrice, qui assume les destinées du lieu sans l’appui d’un mécène, quitte le Belgo, pour de bon.

« Dans les activités normales de la galerie, je n’arrivais pas à payer toutes les dépenses, ni un employé, même pas moi », dit Marie-Josée Rousseau. Le chantier sur Sainte-Catherine a fait mal, la pandémie en a rajouté. Mais elle reste convaincue qu’elle comble un besoin, ayant pour preuve le soutien du milieu et l’aide financière de la SODEC, toujours là.

« Être nomade, explique Marie-Josée Rousseau, donne du temps pour penser des projets. Être nomade, c’est en attendant. » La Castiglione apparaîtra cet automne quelque part, une expo à la fois. Il y en aura quatre, dont celles reportées par la COVID-19 : un projet du commissaire Pierre Dessureault sur la photographie québécoise des années 1960, rare sujet, et un solo de la relativement nouvelle Laurence Hervieux-Gosselin. « On dit souvent que le drame fait ressortir le meilleur et le pire. Je m’attends à tout, surtout à la solidarité. Je suis sûre qu’on trouvera une solution individuellement et collectivement », estime la galeriste, en citant le mot d’un confrère.

C’est collectivement, avec l’appui des artistes et commissaires concernés par l’année 2020-2021, que la galerie UQO a mis les freins. « Pourquoi continuer dans un rythme effréné, comme si de rien n’était ? dit la directrice Marie-Hélène Leblanc. On ne prend pas une pause, mais une entière liberté. »

Tables rondes et discussions formeront le noyau des prochaines saisons. Tout y passera, de la dépendance à l’entité universitaire — 90 % du financement provient de l’UQO — à la notion même d’exposition.

Un retour à la normale, non merci. Marie-Hélène Leblanc souhaite qu’à la réouverture de la galerie, le résultat des recherches amène quelque chose de positif, plus rassembleur et humain. « J’ai confiance dans le processus dans lequel on s’engage », conclut-elle.