Pour quelques «j’aime» de plus

«Instagram, c’est centré sur le travail. Je publie et assume que c’est pour être vu de façon professionnelle», commente Jérôme Nadeau, issu du programme de maîtrise en photographie de l’Université Concordia, cuvée 2016.
Photo: Jérôme Nadeau «Instagram, c’est centré sur le travail. Je publie et assume que c’est pour être vu de façon professionnelle», commente Jérôme Nadeau, issu du programme de maîtrise en photographie de l’Université Concordia, cuvée 2016.

Après deux mois et demi d’activité sur le « marché » à partir d’une page Facebook — et après 100 œuvres vendues —, le groupe Les Encans de la quarantaine est arrivé à un tournant. L’actualité le bouscule.

Avec la réouverture des galeries et musées, le public retrouve les lieux de diffusion habituels. C’est une chose. La levée mondiale contre le racisme systématique, réveillée par la mort de George Floyd sous le genou d’un policier, en est une autre.

Pour Sara A. Tremblay, l’instigatrice de l’inusitée vente aux enchères, il n’est pas question de mettre fin à l’exercice. Cependant, c’est le moment de le repenser, de le sortir de sa niche montréalaise. « On veut être plus inclusifs, il faut métamorphoser notre équipe, entièrement blanche. Plus on inclut [des gens de divers horizons], plus on partagera des œuvres de la diversité », dit-elle.

Conçu pour soutenir les artistes alors que la COVID-19 coupait tous leurs revenus, le projet est une réussite. Basés sur le simple objectif de lier artistes et collectionneurs, Les Encans de la quarantaine ont été pris d’assaut par bien plus que les seuls peintres et autres sculpteurs représentés par des galeries.

« La pandémie, observe Sara A. Tremblay, elle-même artiste, a mis un spotlight sur beaucoup de faiblesses dans la société, comme les enjeux raciaux. On s’est aperçu de tous ceux qui ne sont pas représentés. Ils sont inexistants, ne sont soutenus par rien, n’ont pas de bourses… C’est un trou dans le marché qu’on a mis en lumière. »

Compétition pour la visibilité

Visibilité des uns contre invisibilité des autres. Ça, c’était hier. Au printemps, un seul espace, le Web, est resté ouvert. Et ça s’est bousculé à la porte. Christelle Proulx, doctorante en histoire de l’art à l’Université de Montréal et férue de culture numérique, n’ose pas encore tirer des conclusions, sinon celle que « la dynamique qui existait a été exacerbée ». « Tout le milieu [de l’art] essaie de trouver une visibilité dans ce foisonnement de l’offre en ligne. »

Dans « Les arts visuels sur et pour Instagram », texte rédigé pour la foire Papier 2019, la chercheuse différenciait deux types d’artistes, selon leurs publications. Il y a ceux qui « participent à un certain romantisme du travail », par l’accès qu’ils donnent à leur atelier. Puis, il y a ceux qui créent en fonction des réseaux sociaux. Ce sont ces œuvres « pour Instagram », à mi-chemin entre la documentation et l’œuvre Web, qui se sont multipliées ces derniers mois.

« Il y a eu augmentation, mais aussi prise de conscience de la dépendance [aux réseaux]. On sait qu’il faut apprendre à gérer les plateformes préexistantes. Il n’y aura pas de changement, mais une certaine transformation », avance-t-elle, avec réserve.

Se faire un réseau

C’est confinée que Myriam Simard Parent a terminé son baccalauréat en arts visuels et médiatiques à l’UQAM. La sculptrice a quelques expositions (réelles) à son actif et une présence constante depuis deux ans sur Instagram. Elle publie de la recherche, du travail en cours de réalisation, des œuvres finies… De tout, finalement.

« Depuis le printemps, je publie plus. Avant, c’était deux fois par mois, maintenant une fois par semaine », dit celle qui touche au bois, au métal et à la céramique. Ses images lui ont apporté beaucoup des ventes. Combien ? « Depuis le confinement, une, deux, trois… huit, neuf, dix… Je ne sais plus trop. Une quinzaine », finit-elle par conclure.

La COVID-19 aura été pour Myriam Simard Parent synonyme d’une plus grande notoriété. Des abonnés, elle en a presque deux fois plus, « plein de gens que je ne connais pas ». Pandémie ou pas, Instagram et similaires représentent pour elle l’endroit où se créer un réseau. « C’est comme ça que je rencontre des artistes. »

« Instagram, c’est centré sur le travail. Je publie et assume que c’est pour être vu de façon professionnelle », commente pour sa part Jérôme Nadeau. Issu du programme de maîtrise en photographie de l’Université Concordia, cuvée 2016, l’artiste se satisfait « de communiquer avec un nombre restreint » d’internautes.

Photo: Jérôme Nadeau Jérôme Nadeau, «A Reasoning Abyss», 2020, Exposition/document numérique

Bien sûr, le cofondateur de la galerie alternative soon.tw, et aujourd’hui représenté par la galerie Nicolas Robert, reconnaît que les réseaux sociaux permettent de sortir de la marge. Jérôme Nadeau demeure cependant critique face à l’abondance d’images, face à « une compétition qui aplatit encore plus ce qui est déjà aplati par l’image ».

« Pour sortir du lot, ça peut être péjoratif, mais ça peut être un challenge aussi, nuance-t-il. Il y en a qui y réfléchissent, qui font que des choses existent de manière cohérente. »

La voie de la reproduction

« Une exposition [réelle] met en relation les œuvres. On tourne autour d’elles. Instagram, c’est la culture de la rapidité », résume Myriam Simard Parent. Comme elle, tous les interlocuteurs interrogés croient que l’expérience réelle dans un musée ou une galerie survivra. Mais jusqu’à quel point la soudaine croissance de la diffusion en ligne nuira-t-elle ?

Dans l’article « The Work of Art in the Age of the Internet », publié en mai dans le magazine (en ligne) Hyperallergic, l’auteur et critique David Carrier considère que ce que nous vivons est si radical qu’il change notre rapport à l’art. Plus que jamais, chacun peut reformuler Le musée imaginaire d’André Malraux, cette réunion d’œuvres planétaires basée sur la photographie.

Photo: Myriam Simard Parent «Bouquet de tulipes», œuvre de Myriam Simard Parent

« Comme Malraux le notait, Édouard Manet et ses successeurs ont peint pour le musée, écrit-il. Les futures générations travailleront davantage en fonction d’Internet que de l’aura de l’œuvre originale. »

Selon le théoricien new-yorkais, on est plus impressionné par les reproductions qui accumulent le nombre de vues que par l’artefact. Celui-ci, tel le manuscrit de l’écrivain, c’est pour les spécialistes. Au beau et sublime de Kant, dit-il, on peut substituer « l’immédiat et le liked » comme valeurs de jugement.

Les Encans de la quarantaine, eux, se poursuivent. Sara A. Tremblay assure que la sélection d’œuvres répond à de judicieux critères. C’est la qualité qui prime, et la volonté de dénicher des talents. Elle ne remplace pas une galerie, ne fait pas de représentation. L’initiative aura sa pertinence tant qu’elle ouvrira des portes. Et des artistes inconnus, croit-elle, il y en a dans toutes les régions, dans tout le pays.