Les musées rouvrent, oui, mais comment?

Au Musée des beaux-arts de Montréal, des flèches et des pastilles indiquent, tous les deux mètres, où poser les pieds et où attendre.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Au Musée des beaux-arts de Montréal, des flèches et des pastilles indiquent, tous les deux mètres, où poser les pieds et où attendre.

Les musées rouvrent, mais à quel prix !

Un exemple : le Musée d’art contemporain relancera ses activités à la Saint-Jean en n’autorisant qu’un maximum de 75 visiteurs en même temps dans ses salles. Au maximum de sa capacité, dans le monde précovidien, l’immeuble du centre-ville de Montréal pouvait recevoir environ 1000 personnes à la fois.

Le secteur muséal sort affaibli de la crise, comme bien d’autres. Et rien n’assure qu’il regagnera vite ses forces.

Les pertes des visites scolaires et des entrées individuelles des derniers mois combinés à l’annulation des événements spéciaux comme à l’assèchement du mécénat totalisent déjà autour de 20 millions de dollars pour 108 établissements entre le 15 mars et le 1er juin selon les estimations de la Société des musées du Québec (SMQ).

« Imaginez pour plus de 400 musées, dit Stéphane Chagnon, directeur général de la Société. On passe au-dessus du 25 ou 30 millions. Et à partir du moment où un musée ouvre, le 10, le 15 ou le 20 juin, garanti qu’il ouvre à perte. Les mesures sanitaires imposées ne permettent que d’accueillir une fraction du public habituel et interdisent les événements de financement. »

On dit que de 5 à 10 % de ces collections sont exposées, alors ouvrons les réserves et trouvons de nouveaux angles d’interprétation. Il y a une occasion là à ne pas rater.

Vive les collections nationales !

Il y a environ 400 musées au Québec, dont une forte majorité de très petits établissements. La SMQ, qui les représente, emploie neuf personnes restées en télétravail depuis trois mois pour accompagner le secteur, documenter l’impact de la crise, relayer l’information sur les mesures d’urgence, organiser des forums de discussions et de soutien, transférer la formation en ligne et maintenant faciliter la reprise des activités.

La disparition des clientèles touristiques étrangères rajoute à la catastrophe. Une étude de la Société étendue sur deux étés a montré qu’en juillet, août et septembre, les clientèles touristiques du Québec et de l’extérieur de la province totalisent environ 70 % des visiteurs d’une soixantaine d’établissements muséaux parmi les plus fréquentés du Québec.

Le transport aérien s’arrête aussi pour les œuvres. Les grands musées habitués depuis des décennies à emprunter à l’étranger, parfois des expositions complètes, vont devoir se replier davantage sur leurs propres collections.

« Pourquoi on ne favoriserait pas davantage les prêts entre institutions muséales au Québec ? demande alors le directeur général. Pourquoi ne pas redécouvrir nos collections permanentes ? On dit que de 5 à 10 % de ces collections sont exposées, alors ouvrons les réserves et trouvons de nouveaux angles d’interprétation. Il y a une occasion là à ne pas rater. »

Une autre enquête de la SMQ a révélé qu’autour de 60 % d’une centaine d’établissements ont fait des mises à pied. Le Musée national des beaux-arts du Québec a remercié ses contractuels. Ils ont pu bénéficier des mesures gouvernementales pour maintenir une partie de leurs revenus et rester en réserve d’embauche une fois la crise passée. « Mais est-ce qu’on va retrouver tous les emplois perdus en muséologie ? J’en doute fort, » dit M. Chagnon. La cadence ne sera plus la même qu’avant. On entre dans une nouvelle normalité. »

Le directeur général ajoute que la crise ébranle toutes les composantes du secteur, les PME de consultation en design d’exposition par exemple. La prochaine enquête de la SMQ va chercher à documenter ces répercussions précises sur les professionnels et les firmes en muséologie, dont certaines ont perdu des contrats à l’étranger.

Vive les visiteurs solos !

La SMQ a réagi très rapidement pour se préparer à ce nouvel anormal. « Si les musées sont les premiers établissements du secteur culturel à pouvoir rouvrir, c’est que nous avons été les premiers à déposer de propositions concrètes pour le faire », résume le d.g.

Les premiers plans d’intervention ont été envoyés au ministère de la Culture autour du 20 avril. « On avait compris tout de suite que sans la mise en place de strictes mesures sanitaires, il n’y avait point de salut pour le secteur. »

Il ajoute que les visites individuelles (opposées à celles de groupe) composaient déjà les trois quarts des quelque 15 millions d’entrées annuelles dans les musées québécois. La Santé publique a donc reconnu qu’il était possible de bien contrôler et de rendre sécuritaire le comportement de ces visiteurs pour ainsi dire pris un à la fois sur des parcours balisés. Il reste bien d’autres problèmes à régler, dont l’usage et le nettoyage des audioguides comme des éléments interactifs maintenant très utilisés en muséologie.

Les contraintes bannissant les manipulations affectent particulièrement les musées scientifiques, qui représentent 35 % du secteur par rapport à 20 % pour les musées d’art et 45 % pour ceux consacrés à l’histoire ou l’archéologie.

« L’expérience s’en trouve altérée, dit M. Chagnon. On revient à une muséographie contemplative, axée sur l’objet, l’artefact, le spécimen, comme il y a 25 ou 30 ans. Pour des mois ou des années, il va donc falloir revoir le parcours et leurs activités ou trouver des assouplissements comme l’utilisation de stylets jetables sur les écrans. »

La SMQ demande de l’aide pour réorganiser les salles, lancer une campagne de promotion des visites ou compenser les pertes. Le ministère pourrait bonifier l’aide aux fonctionnements pour les dépenses liées à la protection sanitaire et il y aurait aussi possibilité de participer aux concours pour la production et la diffusion de matériel numérique.

La grande numérisation

La Société des musées du Québec propose de profiter de la crise et du ralentissement des activités pour lancer un vaste chantier de numérisation des collections nationales. « Il y a peu de programmes pour numériser les collections muséales, dit le directeur de la Société, Stéphane Chagnon. Souvent, on recherche “l’effet wow” avec de l’interactivité. Mais si on veut mettre en ligne les collections, il faut commencer par les numériser. » La donnée blindée manque, mais le directeur évalue que moins de 20 %, peut-être même moins de 15 % des collections nationales sont numérisées.

« C’est un chantier qui doit se poursuivre, dit-il. Si on ne peut plus travailler sur des blockbusters, pourquoi ne pas rendre accessible en ligne un maximum d’oeuvres nationales et de collections permanentes d’ici ? Le numérique, ce n’est pas une fin en soi, c’est un moyen. » La SMQ, qui offre de la formation à ses membres depuis quatre décennies, a d’ailleurs profité de la crise pour basculer en téléenseignement.


Le nouveau MACM de 2024

Le projet de rénovation du Musée d’art contemporain de Montréal (MACM) se fera, assure son directeur. John Zeppetelli prévoit que son établissement va rester en opération au centre-ville encore une année et fermer à l’automne 2021 pour laisser place au chantier qui devrait s’étendre au moins pour deux ans. Le nouveau MACM serait donc inauguré quelque part autour de 2024. Un premier plan de rénovation et d’agrandissement a été accepté puis repoussé il y a deux ans en raison des dépassements de coûts prévus, attribuables en partie à la surchauffe du marché de la construction à Montréal. « On a fait du lobbying depuis un an et demi », dit le directeur. Québec a débloqué 18 millions de dollars le 15 avril en pleine crise pandémique. Le MACM itinérant ne sait pas encore où il s’installera temporairement, ni, évidemment, si les obligations de distanciation sociale seront maintenues dans cette location temporaire.


À voir en vidéo