Ouvrir autrement, et contribuer au bien collectif

Le Musée des beaux-arts de Montréal reprend là où il s’est arrêté en mars : sur le bord du Nil, avec l’exposition «Momies égyptiennes». Des flèches et des pastilles au sol indiquent, tous les deux mètres, où poser les pieds, où attendre, comment contourner les oeuvres…
Photo: Adil Boukind Le Devoir Le Musée des beaux-arts de Montréal reprend là où il s’est arrêté en mars : sur le bord du Nil, avec l’exposition «Momies égyptiennes». Des flèches et des pastilles au sol indiquent, tous les deux mètres, où poser les pieds, où attendre, comment contourner les oeuvres…

Les musées étaient prêts. Bien avant le Guide de normes sanitaires en milieu de travail pour les institutions muséales et les bibliothèques, annoncé fin mai lors d’un des points de presse du premier ministre Legault, les établissements avaient leurs plans de réouverture, mesures anti-COVID incluses. Il ne manquait que le go gouvernemental. Après trois mois « en quarantaine », le Musée d’art de Joliette (MAJ) sera un des premiers à rouvrir. Les expositions en cours quand la crise a frappé n’ont pas bougé d’un iota. Il aura pourtant l’allure d’un tout autre musée.

Un marquage extérieur au sol incitera à former une file. Un portier contrôlera les entrées. Un « arrêt obligatoire » à la station de lavage de mains précédera l’achat de billets. À une semaine du jour J, des savons désinfectants, à utilisation facultative, se trouvent déjà devant chaque salle. Et chacune affiche sa capacité maximum.

La présence de flèches indique la marche à suivre. Pas question de revenir sur les pas. « Ce sont des parcours à sens unique. On a développé une signalétique COVID, différente de la ligne graphique du musée », explique le directeur Jean-François Bélisle.

« Une des conséquences intéressantes du parcours à sens unique, poursuit-il, en entrant dans la salle consacrée à l’artiste Monique Régimbald-Zeiber, c’est qu’il fallait penser comment l’expo devait être lue. On impose une trame narrative. Ici, il faut commencer par les œuvres de jeunesse, qui ont influencé le travail tardif. »

Les musées rouvriront presque un à la fois (voir encadré). Les changements varient d’un cas à l’autre. Au Musée des beaux-arts de Sherbrooke (MBAS), on a revu l’exposition de Simon Beaudry . Ses modules interactifs, dont une station de cri avec micro, ne conviennent plus en temps de déconfinement.

Au Musée McCord, où la robinetterie des toilettes est devenue automatique, la réouverture permettra l’inauguration de l’expo consacrée au caricaturiste Chapleau. Jadis prévue… le 15 mars. Le vernissage ? Il sera virtuel.

 

Réouvertures annoncées

  • Musée des beaux-arts de Montréal : 6 juin
  • Musée d’art de Joliette : 9 juin
  • Musée des beaux-arts de Sherbrooke : 10 juin
  • Musée de la civilisation : 20 juin
  • Musée McCord : 23 juin
  • Pointe-à-Callière : 25 juin
  • Musée national des beaux-arts du Québec : 29 juin

Une expo à la fois

Si au MAJ on a opté pour une « signalétique COVID » discrète — une flèche par salle —, au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM), c’est le contraire. Des flèches et des pastilles au sol indiquent, tous les deux mètres, où poser les pieds, où attendre, comment contourner les œuvres…

Le MBAM reprend aussi là où il s’est arrêté en mars : sur le bord du Nil, avec l’exposition Momies égyptiennes. La scénographie est identique. On a seulement retiré les écrans interactifs et les bancs. « La visite est exceptionnelle. Oui, on doit faire la file, mais chacun aura un rapport aux œuvres comme jamais. C’est émouvant de se retrouver parmi ces personnages », dit Sophie Boucher, chef de la prévention, de la sécurité et de l’entretien, dans la salle des premiers sarcophages.

Le reste du musée ne sera pas accessible : on y va une expo à la fois — Paris au temps du postimpressionnisme prendra le relais fin juin. Principal changement : l’achat en ligne de billets, livrés avec des consignes sanitaires et avec l’obligation de se présenter à une heure précise. Le système horodaté prévoit la présence de 90 visiteurs toutes les soixante minutes, soit un achalandage 25 % moins élevé que l’habituel.

Ces mesures et la présence de l’expo dans le plus vieux pavillon du MBAM forcent à faire entrer les visiteurs par le prestigieux portique aux colonnes de style ionique. Ils feront la file au pied de l’escalier extérieur, billets en main.

« Le trajet permet de voir chaque pièce sous différents angles, mais on ne pourra pas rester 15 minutes devant chacune. Il faut penser aux autres, c’est une expo solidaire, et accepter la convention de se déplacer de façon raisonnable », rappelle Sophie Boucher.

 

Terrible incidence

À Joliette, le comité déconfinement du MAJ a estimé pouvoir accueillir un maximum de 150 visiteurs. « En temps normal, admet Jean-François Bélisle, on ne se rend jamais [à ce nombre], à part lors des vernissages. Et des vernissages, il n’y en aura plus. »

N’empêche, tout a un coût et on a renoncé à se doter de portes automatiques et d’une plateforme de paiement en ligne. « On n’a pas des sous pour ça, commente le directeur. La réouverture du musée, ce sont 18 000 dollars que je n’ai pas en cette année déjà déficitaire, monstrueuse. »

En milieu culturel, les revenus autonomes (billetterie, philanthropie, commandite) ont fondu avec la crise sanitaire. Jean-François Bélisle, qui avait mis à pied 80 % du musée à la fin mars — du personnel réembauché avec les subventions salariales du gouvernement fédéral —, confie avoir perdu 75 000 dollars en quinze minutes (des dons annulés). Selon le service des communications, le MAJ risque de ne pas toucher 450 000 dollars en « revenus philanthropiques annuels habituels ».

Suzanne Sauvage, directrice du Musée McCord, est d’avis que la COVID-19 a un « impact terrible » sur les budgets. Elle craint qu’une longue obligation de limiter le nombre de visiteurs mette fin aux expositions internationales. « Faire entrer 60 visiteurs à la fois, c’est long avant d’atteindre 300 000. On se tournera davantage vers des expos de nos collections, moins coûteuses », dit celle qui assure que l’exposition Christian Dior figure toujours au calendrier de l’automne.

Le MAJ a reporté à une date inconnue son exposition automnale, qui regroupait 25 artistes de « partout de la planète ». « C’est plus facile de couper une grosse expo comme celle-là que 1000 dollars à gauche et à droite », calcule Jean-François Bélisle.

À Sherbrooke, le MBAS prévoit aussi une année déficitaire. La solution, croit sa directrice, passera par des collectes de fonds collectives. « On devra changer nos formules de financement. Il faut éviter les multiples demandes et mener des actions concertées », estime Maude Charland-Lallier, pour qui « l’art contribue au bien collectif ».

Même nombreuses, les mesures sanitaires ne compromettent pas « l’expérience du visiteur ». « Les gens, dit-elle, découvriront les expositions dans un milieu sain et apaisant, qui permet de s’évader du quotidien en toute quiétude. »

Les nécessaires camps de jour

Le MAJ est un des rares établissements à ne pas avoir supprimé ses camps de jour, fréquentés chaque été par 500 jeunes. Pour son directeur, Jean-François Bélisle, c’est à travers eux que s’exprime le mieux le rôle communautaire d’un musée. Il tenait à les sauver, malgré une opération de 40 000 $ plus coûteuse, conséquence des mesures sanitaires. Il a dû convaincre les partenaires du MAJ de l’aider. « Ça me choque depuis le début de la crise, le nombre d’élus qui ont dit qu’il fallait ouvrir les musées, car le divertissement est important. On ne fait pas du divertissement, peste-t-il. On se targue depuis des années de notre rôle communautaire. C’est le temps de l’exercer. Si on veut que la communauté revive, c’était super important qu’on garde les camps de jour. »


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