Le confinement noircit le tableau des galeries d’art

L’Édifice du Belgo, rue Sainte-Catherine à Montréal, où se trouve notamment la galerie de photographie La Castiglione, est fermé en raison de la pandémie de COVID-19.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’Édifice du Belgo, rue Sainte-Catherine à Montréal, où se trouve notamment la galerie de photographie La Castiglione, est fermé en raison de la pandémie de COVID-19.

L’éclosion au Québec de la COVID-19 n’a pas encore mis une seule galerie d’art en faillite. Comme pour tous les commerces, l’image de locaux vides est cependant un signe que cela ne tourne pas fort. Les effets du virus, Simon Blais, galeriste avec 30 ans d’expérience, les ressent jusque dans ses échanges électroniques. « Les activités ont baissé de 97 %. Avant la crise, je recevais cent courriels par jour. Là, j’en reçois trois », illustre-t-il.

Bien que peu convaincu que les ventes en ligne soient la voie à privilégier, Simon Blais n’a pas refusé une offre de la maison Heffel : mettre aux enchères, depuis le site Web de la célèbre firme, des œuvres de sa galerie. Une option peu coûteuse qui pourrait s’avérer payante. Cela ne l’empêche pas d’être inquiet, tant le modèle d’affaires d’une galerie, qui repose sur les rapports humains, sera à revoir. « Privilégié », dit-il, d’avoir des clients fortunés, il n’est pas en position de risque.

La galerie Simon Blais fonctionne peut-être au ralenti, sans ses quatre employés mis au chômage, mais son propriétaire a été contacté par un collectionneur européen, happé par l’exposition virtuelle Espaces optiques. Le contact s’est traduit en transaction. « J’ai juste assez de ventes pour dire que la galerie n’est pas morte, que le commerce continue, confie Simon Blais. J’ai le sentiment que, quand ça reprendra, les gens auront faim d’art. »

Mais quand on lui demande combien de temps il peut tenir ainsi, il est catégorique : trois ou quatre mois, pas plus.

Après le choc initial

« Zéro revenu pendant six mois ? Impossible. » Antoine Ertaskiran ne peut imaginer un tel scénario. Celui qui a sabordé sa première galerie pour la faire renaître en janvier sous le nom de Bradley Ertaskiran, lors d’une fusion avec la Parisian Laundry, s’estime heureux d’avoir survécu à un premier mois portes fermées.

Le choc initial passé, et le congédiement des deux employées assumé, Bradley Ertaskiran reprend le cours des choses. Les deux propriétaires apprivoisent le télétravail et la diffusion 100 % en ligne avec optimisme. «On est au ralenti, mais c’est presque comme d’habitude, explique Megan Bradley. On reprend nos activités différemment, on travaille notre programmation différemment. » « On fait beaucoup moins de ventes, admet Antoine Ertaskiran, mais on continue à en faire, à notre grande surprise. »

Et bonne nouvelle, tiennent-ils à dire, la subvention salariale d’urgence du fédéral a permis de réembaucher les employées.

Christine Redfern, directrice de la galerie Ellephant, travaille sans relâche depuis la fermeture de son local du Quartier des spectacles. Non seulement elle finalise un vieux projet — des expositions « clés en main » —, mais elle demeure très sollicitée. « Nous continuons à travailler avec des musées et des institutions, ici comme à l’étranger, sur des expositions planifiées avant la pandémie, dit-elle. Évidemment, elles ont été reportées et il y a beaucoup d’incertitude, mais elles seront prêtes quand la pandémie sera passée. »

Elle aussi continue à vendre. « Les collectionneurs veulent soutenir les artistes et les galeries du Québec en ces temps difficiles. La crise leur fait penser que c’est le bon moment d’acheter », analyse Christine Redfern.

Sans vouloir détailler le cas d’Ellephant, Christine Redfern ne peut nier que la situation actuelle a « des répercussions négatives sur les ventes ». Chez Bradley Ertaskiran, l’annulation de la foire Papier prive ses propriétaires de précieux revenus. « Pour la Parisian Laundry et la galerie qui portait mon nom, les foires représentaient 30 % des chiffres d’affaires. Papier en particulier était importante », affirme Antoine Ertaskiran.

L’événement devait se tenir la dernière fin de semaine d’avril. Obligée d’abord de le reporter en juin, puis de l’annuler, l’Association des galeries d’art contemporain (AGAC) planche désormais sur une version virtuelle — les détails sont à annoncer. Comme ailleurs dans le monde, à commencer par Art Basel Hong Kong, qui a pris cette voie en mars.

Selon Julie Lacroix, directrice du regroupement, le virage numérique du marché de l’art dépasse la crise actuelle. Depuis six mois, l’AGAC elle-même développe une application de réalité augmentée avec une firme montréalaise. « Les utilisateurs pourront visualiser, sur leurs propres murs, des centaines d’œuvres présentées par les galeries », dit-elle.

Menace réelle

Julie Lacroix reconnaît cependant que la trêve imposée par les mesures sanitaires aura des répercussions « énormes ». Même une fois le confinement levé, la reprise économique sera lente et l’achat d’art, pas une priorité.

L’AGAC et son pendant ontarien (Art Dealers Association of Canada) demandent au gouvernement fédéral d’assouplir ses mesures d’aide. Julie Lacroix donne en exemple le Compte d’urgence pour les entreprises canadiennes. Il s’agit de prêts sans intérêt attribués selon les salaires d’une firme. Sauf que…

« Bien des galeristes se paient par des dividendes, pas en salaires. Les précisions tardent à venir, dit celle qui évoque aussi les 500 millions récemment annoncés par Patrimoine Canada. A priori, ce n’est pas un fonds pour nos membres, mais l’AGAC pourrait [y faire appel] pour une campagne de promotion collective. »

« Sans une aide gouvernementale supplémentaire, souligne-t-elle, des galeries ne survivront pas au coronavirus. »

J’espère qu’il y aura une nouvelle hiérarchisation des valeurs, de ce qu’on désire comme société. Que la situation actuelle nous dégagera de l’homogénéisation culturelle et de la surconsommation.

 

Marie-Josée Rousseau a fondé, il y a six ans, La Castiglione, rare galerie de photographie. Dans un échange par courriel, elle affirme qu’avec toutes les activités suspendues, « il devient compliqué de se projeter dans le futur ». « Nous fonctionnons uniquement par la vente d’œuvres, écrit-elle. Je ne sais pas quand ça reprendra. Une jeune galerie comme la mienne ne peut résister longtemps. Elle rayonne bien, mais il reste encore à faire avant de parler de rentabilité. »

La Castiglione n’a accès à aucune aide, et Marie-Josée Rousseau considère comme peu simple de créer de « l’achalandage dans le monde numérique ». Sereine tout de même, elle songe aux bienfaits… de la pandémie de COVID-19. « J’espère qu’il y aura une nouvelle hiérarchisation des valeurs, de ce qu’on désire comme société. Que la situation actuelle nous dégagera de l’homogénéisation culturelle et de la surconsommation, dit-elle. Une galerie d’art travaille non pas avec des biens à la consommation, mais avec des biens culturels. »

Reste à voir ce qui surviendra en premier entre ce changement de paradigme et une première faillite.

La SODEC réfléchit

Le soutien annuel que reçoivent les galeries d’art de la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC) est-il à revoir? Pas pour le moment, répond l’organisme d’État, entré en avril dans la phase analyse des dossiers. « Il est encore trop tôt pour savoir si la crise actuelle transformera de façon durable le travail des galeristes et, par extension, si une refonte importante de nos programmes d’aide sera nécessaire », explique la directrice des communications, Johanne Morissette.

Puisqu’une partie de cette aide répond aux besoins « d’exportation » des galeries, la fermeture des frontières et l’annulation des foires à l’étranger risque de compromettre les sommes accordées. La SODEC ne sait pas encore si l'enveloppe exportation exportation pourrait servir autrement, surtout dans en cas où des faillites se présenteraient. Elle se dit cependant consciente du climat d’incertitude.

« La SODEC est en train d’évaluer la situation. Il est trop tôt pour un avis définitif sur la tenue de foires hors Québec, notamment celles de l’automne 2020 et de 2021. Elle s’assurera d’avoir une approche souple. Elle est aussi attentive au type de soutien qu’elle pourrait apporter advenant que les foires ou marchés développent des volets virtuels », répond sa porte-parole.

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