Une expo comme une leçon d’humilité

Éléonore Goldberg, «Errance», 2013
Photo: Vidéographe Éléonore Goldberg, «Errance», 2013

En cette période de télétravail et de téléloisir, tout un monde s’ouvre à nous, paradoxalement. Les musées n’ont jamais autant pu être explorés, virtuellement on s’entend, que ce printemps. Or, il faut bien chercher pour trouver une réelle expérience des œuvres proposées. Le programme vidéo Que nous vivions en paix de Vidéographe est un de ceux-là.

Contrairement au cinéma, voire à la télévision, la vidéo n’a pas besoin d’un support plus grand qu’un écran d’ordinateur. Par son caractère intime et parfois expérimental (images et / ou son brouillés, par exemple), elle gagne plus qu’elle y perd lors d’un visionnement isolé, pour ne pas dire confiné. Autrement dit, Que nous vivions en paix est une exposition thématique qui n’a rien de virtuel.

On n’en parlerait pas si ce programme de dix vidéos ne faisait pas écho à l’actuelle situation planétaire. La commissaire Karine Boulanger a déniché dans la collection du centre d’artistes, la bien-nommée Vithèque, des œuvres traversées, écrit-elle, par « l’idée du réfugié et du survivant ». Chose sans doute facile, car Vidéographe s’est attaché au fil des années « au sort des populations civiles face aux conflits armés ».

Photo: Vidéographe James Solkin, «Tarde Gris», 1988

Guerre et oppression servent de toile de fond à ces récits. Dix vidéos pour dix époques, de celle des grandes vagues migratoires du XXe siècle à celle des camps de réfugiés kurdes. Du désarroi général qui s’en dégage, il ressort néanmoins, aussi, une lueur d’espoir, de guérison. Celle-ci passe par la nécessité de se préserver de l’oubli ou du secret. La transmission, orale, mais pas uniquement, est ici la clé.

Pour Drasko Bogdanovic, sujet de The First Time (2013), de Chris Dupuis, il y a un « avant » et un « après ». L’avant, c’est sa vie de pianiste adolescent dans son Sarajevo natal. L’après, c’est sa fuite au Canada et le rejet de tout ce qui lui rappelle la Bosnie en guerre, y compris le piano.

Ce portrait-interview assez classique révèle ce qui manque au protagoniste pour vraiment avancer : se remettre au piano. Exercice exutoire qu’il met à exécution, pour la première fois, devant la caméra.

Sans doute la planète actuellement confinée changera-t-elle aussi de paradigme. Avant de vivre pleinement son après encore inconnu, elle doit accepter son sort. Et vivre, malgré tout. C’est la leçon d’humilité que nous livre une population de déplacés depuis son campement de fortune.

Dans cet immense territoire, tel que le montre une caméra panoramique, la vie se poursuit. Il y a un présent, un futur aussi, celui que se promettent les mariés de la noce qui conclut le documentaire The Guests (2018), d’Arshia Shakiba.

Photo: Vidéographe Paul Tom, «Que je vive en paix», 2010

N’ajustez pas votre appareil

Résilience et entrechoquements sont au cœur de Las Mujeres de Pinochet (2005), d’Eduardo Menz. Formellement, l’œuvre se démarque du lot. Elle est celle qui s’abreuve le mieux dans l’esprit libre et contestataire de l’art vidéo. Ses douze minutes ne sont faites que de deux images et de leurs bandes sonores, que le réalisateur répète inlassablement, en les détaillant ou en les brouillant avec parcimonie.

N’ajustez pas votre appareil : c’est normal si le son est inaudible, si l’image semble mal cadrée — les sous-titres en témoignent. La difficulté de percevoir est au cœur d’un propos qui cible l’hypocrisie d’une dictature, ici celle du Chili de Pinochet. Deux visages s’affrontent, celui d’une reine de la beauté acclamée par la télé d’État et celui d’une survivante, brûlée par la police.

Si Eduardo Menz a bâti sa vidéo au moyen de l’appropriation — les séquences sont tirées d’Images d’une dictature de Patricio Henriquez (1999) —, les autres artistes de la sélection ont tourné leurs images. Il y a un fort contingent de prises de vue réelles, à l’instar des documentaires déjà cités ou encore celui à haut risque Un jour en Palestine (2007), du trio José Garcia-Lozano, Mary Ellen Davis et Will Eizlini, tourné dans le style du cinéma direct.

Photo: Vidéographe Mary Ellen Davis, Will Eizlini, José Garcia-Lozano, «Un jour en Palestine», 2007.

Côté animation, outre la belle diversité esthétique, les œuvres tendent davantage vers l’abstraction ou vers un lyrisme plus personnel, moins porté à documenter un fait précis. En ouverture de programme, Errance (2013), d’Éléonore Golberg, s’offre comme un voyage dans le temps, soutenu à la fois par les souvenirs qui hantent la protagoniste et par les récits de tous les migrants d’Europe vers l’Amérique.

Soulignons enfin la présence du (presque) mythique Co Hoedeman (Le château de sable, Quatre saisons dans la vie de Ludovic) avec La bille bleue (2014), un dessin de silhouettes en papier découpé. Le maître de l’animation image par image propose une fiction sur la réalité des enfants soldats. Malgré le drame, l’espoir, incarné par une bille bleue, n’est jamais très loin.

Pour explorer la Vithèque, un compte personnel est indispensable. Habituellement, l’abonnement est payant, mais l’accès à Que nous vivions en paix est gratuit.