De Visu - Fragile et dangereuse beauté

Installée dans une petite salle sombre de la Fonderie, cette oeuvre est composée de huit structures accrochées au plafond, à sept pieds du sol. Ces structures sont justes assez hautes pour que l'on puisse passer dessous, mais quand on réalise qu'elles sont en fait constituées d'une multitude de morceaux de verre provenant de bouteilles cassées, on préfère rester prudemment à l'écart... En effet, ces espèces de «lustres» suspendus par des fils de métal font penser à de véritables épées de Damoclès prêtes à nous tomber sur la tête. Un éclairage verdâtre, provoqué par la lumière qui se reflète dans les morceaux de verre

— seule source de luminosité dans la salle —, renforce l'atmosphère intimidante.

Éric Sauvé affirme que son travail «est animé par une recherche d'ambivalence». Il dit aimer utiliser dans ses oeuvres des matériaux dangereux, afin de provoquer des réactions «contradictoires» chez le spectateur. C'est un fait qu'on ne peut pas contempler cette oeuvre en restant parfaitement calme, on ressent toujours une certaine menace. Cette installation peut faire penser aux grandes sculptures de Richard Serra, qui voulait exprimer les propriétés physiques des métaux en superposant de lourds morceaux d'acier dans un équilibre fragile. Chez Serra, ce n'est pas la matière mais le poids des structures qui fait naître l'anxiété chez le spectateur et le rend conscient de sa propre vulnérabilité.

Violence et mort

Originellement un sculpteur sur bois, Éric Sauvé présentait l'année dernière, au Centre des arts contemporains, une oeuvre à la fois attirante et agressante qui cherchait également à créer une atmosphère de tension, par l'assemblage de pièces en bois. Mais, selon l'artiste, cette tension était plus contrôlée. Avec le verre, l'artiste semble avoir trouvé son vrai médium, une matière plus complexe mais aussi plus efficace pour exprimer l'ambiguïté qui est au coeur de son travail.

Ici, le verre prend d'ailleurs une dimension doublement symbolique puisque la bouteille peut aussi évoquer l'ivresse, la fête, un thème important de l'installation. Le mot «valse» du titre De valse et d'abattoir rappelle la danse, et ces huit «lustres» suspendus dans un ordre régulier peuvent, avec un peu d'imagination, donner à la salle l'apparence d'une salle de bal. Mais c'est une salle de bal cauchemardesque, les «lustres» tranchants devenant, comme nous l'indique l'autre nom du titre, synonymes de violence et de mort. Ce titre imagé est d'ailleurs tiré d'un texte sur la décadence, de l'écrivain philosophe Émile Cioran, connu pour ses écrits noirs et pessimistes.

Le lien entre la fête, la joie et la mort trouve bien sûr ses sources dans l'histoire de l'art, et cette oeuvre, qui peut aussi être vue comme une réflexion sur le temps, la jeunesse qui passe, s'apparente, en quelque sorte, à une espèce de memento mori en sculpture...

L'installation est donc impressionnante et la salle de la Fonderie Darling se prête admirablement bien à ce projet.

Mais ce qui est particulièrement intéressant, et qui fait finalement la richesse de cette installation, c'est que, malgré la tension dramatique et le côté morbide qui rend le spectateur mal à l'aise, l'oeuvre reste étrangement séduisante. La présentation est sobre et les bouteilles cassées, rangées les unes à côté des autres et traversées par une lumière diffuse, dégagent une certaine élégance. Et au delà de la menace latente, on garde surtout, de l'équilibre incertain de ce verre cassé, l'impression d'une beauté fragile.

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