La fermeture des frontières pèse sur les musées

À Pointe-à-Callière, les objets de «Les Incas… c’est le Pérou !» devaient rentrer au bercail, en Belgique, à la fin avril. L’exposition se poursuivra désormais jusqu’en… octobre.
Photo: Caroline Thibault À Pointe-à-Callière, les objets de «Les Incas… c’est le Pérou !» devaient rentrer au bercail, en Belgique, à la fin avril. L’exposition se poursuivra désormais jusqu’en… octobre.

Momies, trésors incas et portraits de Frida Kahlo sont parmi les précieux objets confinés dans les musées québécois. C’est un des effets de la pandémie, pendant qu’elle court. L’après ? Les musées en sortiront transformés, croit-on.

Confiné comme tout le monde, Richard Gagnier travaille de chez lui. À un détail près. Une fois par semaine, le chef restaurateur du Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) parcourt l’exposition Momies égyptiennes pour s’assurer que les conditions respectent les exigences du British Museum, propriétaire des objets exposés.

« Je vérifie le taux d’humidité relative, qui doit se situer entre 45 et 55 %. Je fais la lecture sur 65 des 70 vitrines et envoie un rapport au British », dit-il.

La présence à Montréal des momies était conditionnelle au méticuleux relevé hebdomadaire. Musée ouvert ou pas. L’exposition, prévue pour prendre fin en mars, n’a pas pu être démontée pour être envoyée au Royal Ontario Museum. Richard Gagnier continue donc son rituel.

La pandémie a figé des expos là où elles se trouvaient. Les portes du Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ) se sont fermées sur Frida Kahlo, Diego Rivera et le modernisme mexicain. À la fin mai, elle doit s’envoler vers l’Oregon.

À Pointe-à-Callière, cité d’archéologie et d’histoire, les objets de Les Incas… c’est le Pérou ! devaient rentrer au bercail, en Belgique, à la fin avril. L’expo se poursuivra désormais jusqu’en… octobre.

Les protocoles de prêt impliquent souvent la présence d’un convoyeur. Celui-ci, un conservateur du musée prêteur, supervise notamment l’emballage des œuvres. La fermeture des frontières a mis les convoyeurs sur la touche.

« Le convoyeur connaît très bien l’objet. Sa présence est une question de responsabilité. On a conclu des arrangements pour qu’on fasse nous-mêmes le démontage. Grâce à la vidéo, la personne experte peut faire des commentaires sur-le-champ », explique Nicolas Gauvin, directeur de la programmation au Musée de la civilisation de Québec. Poussé au télétravail, il a manqué de temps pour s’occuper des objets prêtés par le musée des Confluences de Lyon, au cœur de la bien-nommée Venenum, un monde empoisonné.

Mains tendues

Les précautions prises à Pointe-à-Callière ont rassuré le musée Art et histoire de Bruxelles, le principal prêteur des Incas, souligne Anne Élisabeth Thibault, directrice des expositions. « On aurait pu démonter l’expo sans convoyeur, dit-elle. Mais il y a eu un ralliement de tous les prêteurs pour la prolonger. L’esprit collaboratif permet de trouver les meilleures solutions et d’avancer dans la même direction. »

Annie Gauthier, directrice des collections et des expositions au MNBAQ, vit pleinement l’esprit collaboratif. La distanciation sociale l’a paradoxalement rapprochée de ses partenaires. Convoyeur ou pas, le démontage des œuvres de Kahlo et consorts est devenu secondaire, tant il dépend de ce qui se passe ailleurs. « Je suis en contact continuel avec nos partenaires pour échanger sur l’état de la situation dans chaque pays. On est dans une logique où l’on se tend la main. La chaîne nous implique tous. »

Comme elle ne sait ni quand ni dans quelles conditions le musée rouvrira, son principal souci est d’ordre économique. Les expositions d’envergure impliquent d’importants montages financiers, d’où l’importance de la billetterie.

Fermée après un mois sur les trois prévus, l’expo sur Frida Kahlo a engrangé « 100 % de son coût, confie Annie Gauthier, mais n’a rapporté qu’un tiers des revenus ». Le constat est amer, car cette expo d’hiver atteignait un taux de fréquentation (50 000 visiteurs mensuels) digne d’un été comme il n’en y aura peut-être plus.

Les effets de la pandémie se feront longtemps ressentir. « On doit réfléchir au rôle du musée, jure Annie Gauthier. Les œuvres, c’est la nourriture de l’âme. Pour l’amener encore aux gens, pour continuer à servir la société, il faut un nouveau modèle. »

Numérique et social

Leader du musée humaniste, au point où le Conseil international des musées (ICOM) la donne en exemple, Nathalie Bondil demeure optimiste quant au rôle de l’art. La directrice du MBAM concède cependant qu’une plus grande modestie sera de mise.

« Pourquoi monter un projet important, demande-t-elle, quand on sait que les mesures sanitaires limiteront le nombre de personnes que nous pourrons accueillir ? C’est vraiment un nouveau mode qu’on vit. Il y aura un avant et un après. »

L’après, on y est, estime Christine Bernier, professeure d’histoire de l’art et de muséologie à l’Université de Montréal. Elle est convaincue que la COVID-19 nous pousse dans l’ère post-numérique, alors que les musées jouaient encore les rassembleurs. « On insistait beaucoup sur la notion d’appropriation de l’espace, souligne-t-elle. Venez faire des activités au musée, qu’on nous disait, il vous appartient, c’est chez vous. »

« Du jour au lendemain, il n’y a plus que le Web pour rejoindre le public », clame l’universitaire, pour qui la séparation musée physique /musée virtuel est caduque.

La panoplie d’activités mises en ligne par les musées lui fait penser que la créativité sort gagnante. Christine Bernier y voit aussi un signe que les grandes expositions internationales se raréfieront. Les musées seront plus frileux, ceux qui oseront, moins nombreux, les coûts de production, plus élevés, etc.

« Le plus préoccupant, juge Yves Bergeron, titulaire de la Chaire sur la gouvernance des musées de l’UQAM, c’est le financement des musées. » Les revenus autonomes (billetterie, location de salles, camps éducatifs…) chuteront si les mesures de distanciation se poursuivent.

Le contexte fait resurgir, selon lui, l’urgence de redéfinir les musées. Au congrès de l’ICOM de 2019, c’était déjà à l’ordre du jour. Le virulent débat — « ça chahutait », se souvient le chercheur — a reporté les discussions à 2022. « On le voit [avec l’offre en ligne], le rôle social du musée est important. Sa définition doit prendre en compte qu’il est un acteur pour l’environnement, pour la justice sociale. »